L’homme, d’un certain âge et haut de taille, se tenait au centre du palier.
Haut et droit. Il avait un chapeau à la main.
– Vous désirez…? dit-elle.
– Permettez…
Il était aimable, mais ne souriait pas. En prononçant ce seul mot, il fit un pas en avant. Elle n’osa pas protester et s’effaça. Il entra dans son appartement, son chapeau d’un autre âge toujours à la main, l’allure droite et un peu rigide comme celle d’un militaire.
Il s’arrêta dans le couloir, à mi-chemin entre le salon et la cuisine.
– Veuillez me pardonner, dit-il d’une voix faible, d’un ton neutre, je m’impose ainsi à vous…
– Mais non, répliqua-t-elle…
Elle énonçait ces mots, malgré elle. Il la gênait, oui, il troublait sa quiétude douillette… ou son inquiétude ? Bref, l’homme la dérangeait dans ses habitudes : la casserole à frotter, la télévision à allumer, le torchon à secouer…
– Alice, mademoiselle Alice, je crois…?
Elle le fixa de ses yeux immenses, pleins d’étonnement et d’enfance. Il connaissait son prénom.
– Oui…?
Réponse ou question ? Alice tendit la main en même temps, quémandant on ne sait quelle suite à cette étrange entrée en scène. L’homme s’empara de la main qui volait vers lui, il lui parut plus doux soudain, moins étranger.
– Alice, l’espace est à vous.
– Je vous connais, Monsieur ?
Il lui semblait en tout cas connaître ce chapeau, ce bas de pantalon… Il avait des yeux gris, une peau terne, un air familier…
– Monsieur…?
L’homme d’un certain âge sourit pour la première fois et elle reconnut ce sourire. Ce fut l’unique fois.

Il l’attendait sur le palier, comme aujourd’hui. Elle accourait vers lui, elle, la petite Alice, âgée de quatre ou cinq ans, et il l’emmenait promener. Loin des pépiements trop féminins de la maison, loin des odeurs de vaisselle, loin de la ville. La maison était remplie de femmes, de commères, de rangements incessants. Il était le seul homme, là… Elle s’appelait Alice. Il était son grand-père. Son grand-père, à elle.

– Tu m’as reconnu, n’est-ce pas ?
– Bien sûr !
Oh ! qu’elle était sûre d’elle, comme la petite Alice de jadis, sûre que sa main d’homme resterait ferme, sûre qu’il l’entraînerait loin des bruits. Les bruits…
– Tu es seule, petite Alice ? demanda-t-il alors.
– Oui. (Elle haussa les épaules.) C’est la fatalité, dit-elle.
Quel beau sourire elle avait, Alice, lumineux et confiant ! Elle ne pleurait pas quand les femmes la grondaient. Elle attendait son grand-père. Le soir, vers six heures, à la tombée du jour, il venait la chercher, toujours. Il était l’homme fidèle.
– Suis-moi ! dit-il.
C’est lui qui la guidait dans son propre appartement. Il la fit entrer dans le salon. Des rideaux à carreaux rouges et blancs frémissaient à la fenêtre. Et pourtant la fenêtre n’était pas ouverte. Le réveil indiquait dix-huit heures. Les ombres tombaient sur Paris, plein d’ombres sans familiarité et sans audace, des ombres qui lui tenaillaient le cœur.
– Aurais-tu peur, Alice ?
– Non ! Je suis seulement un peu triste, mentit-elle.
Il ne fallait pas faire de peine à son grand-père, car, sans faillir à son habitude, il venait la chercher pour leur promenade.
Les rideaux ondulaient en vagues régulières, la fenêtre demandait à être ouverte. Leurs deux mains s’avancèrent de concert vers la poignée. Jadis, avant la nuit, c’était lui qui réclamait l’ouverture de la fenêtre, puis il levait la tête vers le dehors avec dans son regard des au-secours. Des “au secours !” lus par elle.
Alice ouvrit, il passa derrière elle, elle sentait sa douce haleine dans son cou, il la poussait vers les ombres, vers le souvenir, vers la nuit. “Viens… Tu viens ?…” murmura-t-elle. “Je suis déjà en bas”, dit l’homme. “C’est vrai, admit Alice, je te vois. Ou plutôt… je vois ton chapeau. Il fait une ombre ronde sur le trottoir.”
Le souffle sur son cou, elle se pencha, plus bas, bien plus bas… Cher grand-père. Plus loin, encore plus loin.

♦ Carzon Joëlle ♦

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