Anna stoppa sa voiture à Cosne-sur-Loire et descendit sur les quais.
Elle n’allait jamais à Cosne, ne s’arrêtait jamais sur des quais. Ni à Orléans, où elle rendait visite à ses amis d’adolescence, ni à Paris où elle habitait. Anna n’aimait pas les fleuves.
Il y avait peu de temps, elle avait préféré l’intérieur des terres, les fermes où les gens vivaient, repliés sur eux-mêmes, les cours où des chiens aboyaient.
La jeune femme n’aimait ni les fleuves ni les mers. Elle ne pouvait aimer les rivières qui emportent, l’eau qui tue.
L’eau de la Loire ce matin-là lui rendit son image, grise et solitaire.
Dimanche matin, de si bonne heure, il n’y avait personne à Cosne-sur-Loire.
Elle fixait le fleuve, indécise. Pourrait-elle aller plus loin ? Du Loiret, traverser la Nièvre, puis gagner,  courageusement, les montagnes du Morvan ? Arriver ici intacte avait déjà été une épreuve de force. Gagner contre tous, contre ces gens, contre elle-même…
Toute sa vaillance, tout son courage, elle les avait rassemblés pour parvenir à Cosne.
L’enfant, assise sur le sol, ouvre ses yeux immenses. “Je m’en vais, je m’en vais…” disent les yeux à Anna. Et la jeune femme ne peut rien faire pour elle, malgré l’injustice, malgré sa haine. Elle ne peut rien faire pour cette enfant innocente. Elle fixa ses mains qu’elle vit trembler. Les mains qui tremblaient ne semblaient pas lui appartenir. Anna, jeune femme volontaire et disciplinée, ne pouvait posséder ces mains-là. Ô Anna ! Elle les porta à ses poches.

*

Il s’arrêta pour souffler à quelques pas d’elle, étonné de voir quelqu’un à cette heure matinale. Normalement cette route était SA route le dimanche matin ; jamais il ne se ridiculisait devant qui que ce fût lors de son jogging par sa course pataude et son mauvais souffle. Lui seul devait savoir qu’il était imbécile de s’obstiner ainsi à courir malgré son asthme et ses poignées d’amour. Mais Jean avait la tête dure et sans doute était-ce pour cela qu’il réussissait dans son métier.
“Je cours car j’ai décidé de courir.”
“Je traque la vérité car moi, je n’ai pas peur d’elle. Les menteurs, les voyous, les criminels n’ont qu’à bien se tenir.”
En commençant à courir ce matin-là, il avait pensé avec beaucoup de malaise à cette affaire de la ferme Hilaire. On avait fait appel à lui.
On lui avait dit : “Vous connaissez si bien la région, les familles du coin vous font confiance, ils ne se méfieront pas de vous. Vous êtes journaliste, mais vous êtes aussi leur ami. Peut-être vous en diront-ils plus qu’à nous, les policiers.”
Pouvait-on être à la fois juge et copain, enquêteur et complice ?
Il avait besoin de s’apaiser, de penser à autre chose qu’à la ferme Hilaire et ses habitants, aux policiers, au crime…
Elle se tenait à quelques pas de lui, petite silhouette immobile penchée vers le fleuve. Un chapeau d’une autre époque tremblait au sommet de son crâne, une espèce de pompon rouge tombant dangereusement sur son front.
Allait-elle… ? Non, mais il valait mieux s’approcher. Elle se retourna vers l’étranger. Un homme. Non ! Une créature de violence et d’injustice. Les hommes qui hurlent, les hommes qui battent, les hommes qui frappent les innocents. LES INNOCENTES.
Elle était très jolie, ravissante même. C’était une jeune femme d’environ vingt-cinq ans portant un tailleur très chic, gris-bleu. Son collant (ou ses bas ?) était très fin. Elle s’était blessée au genou.

– Quel est le problème ? Puis-je faire quelque chose pour vous ?
– Il n’y a pas de problème, monsieur.

Sa voix était à la fois rauque et douce.
Le visage de cet homme indiquait la perplexité, une vague inquiétude ; il semblait assez débonnaire, elle soupira de soulagement.
– Je ne connaissais pas cette ville. J’ai eu envie de regarder la Loire.
– Vous venez de Paris ?
– C’est cela.
– Vous êtes tombée ?… Les pavés sont inégaux par ici.
– Mais non…

Elle avait repris son visage méfiant. Il se sentit réellement intrus.
– Excusez-moi, mademoiselle. Je n’ai pas l’habitude de voir des voyageurs si tôt le dimanche matin.

L’homme avait la quarantaine, mais peut-être était-il plus vieux ? Les hommes de ce type, campagnards, balourds, paraissent souvent plus vieux que leur âge. Il avait l’air de réellement s’inquiéter pour elle. A la jeune femme, qui avait beaucoup lu, il fit penser à un personnage de Georges Simenon, celui du roman où un père prend sur son dos le crime de son fils et va en prison, pour de longues années. Il est volontaire, obstiné. Il préfère son enfermement au gâchis d’une jeune vie. C’est vrai : tous les hommes ne sont pas comme… Celui-là ne l’agresserait pas. Il restait là, confus et ne sachant que faire.

*

A la ferme Hilaire, Benoît Hilaire avait retrouvé Victor son frère baignant dans son sang près de la table de la cuisine. Il n’était pas tout à fait mort et, lorsque Benoît s’était penché, il avait cru entendre, sortant de la bouche ensanglantée : “Jour… journaliste.”
L’arme du crime (un grand couteau) n’était pas sur les lieux du crime et un stylo-plume intact, brillant, était bien en évidence à côté du corps.
Frédérique, la petite nièce des deux frères, âgée de huit ans, avait été retrouvée assise immobile sur son lit, muette. Personne n’avait encore réussi à lui arracher un mot. Le commissaire Lenoir doutait qu’on arrivât avant plusieurs jours à la faire parler. Il avait appelé son ami Jean, journaliste régional qui, de toute façon, aurait été mis au courant d’une heure à l’autre, en qui il avait confiance et qui connaissait les protagonistes.
Les Hilaire, oui… Une vieille famille du Loiret qui avait connu son heure de gloire : ferme ayant jadis ressemblé à une demeure seigneuriale, Résistance héroïque des grands-parents pendant la Deuxième Guerre Mondiale, élection de M. Jacques Hilaire en 1950… Et puis aujourd’hui, deux hommes déchus. Benoît était resté marié trois mois, sa femme avait quitté le domicile conjugal en laissant une lettre où elle disait qu’elle ne supporterait pas plus de trois mois d’ennui. Victor semblait un célibataire endurci. Ils avaient été chargés en 1998 de la petite fille de leur unique sœur décédée avec son époux dans un accident de voiture. Ils paraissaient bien s’acquitter de leur devoir. Frédérique était en bonne santé et fort belle, avec ses longs cheveux noirs et ses yeux de biche. Quand Jean passait dans le coin, il la trouvait pendue aux basques de son oncle Benoît, silencieuse et apparemment captivée par les tâches de la ferme.
Oui, mais… Les murs de la demeure s’écroulaient sur des talus herbeux.
Des chevaux mal peignés s’en allaient galoper dans les terrains voisins.
Benoît buvait trop. Et le journaliste détestait la hargne de Victor qui l’abreuvait de discours politiques pleins de mépris dans lesquels il refaisait le monde à sa manière. Victor avait toujours raison, Victor qui n’était jamais sorti de son Loiret natal.
Lorsque Jean allait rendre visite aux frères Hilaire, il se demandait comment quelqu’un avait eu l’idée curieuse de leur confier une enfant aussi jeune que Frédérique.
Et maintenant, Victor était mort, assassiné, et une petite fille avait peut-être assisté à ce crime. Le jogging du dimanche matin n’y changerait rien. Jean essayait en vain de refouler les images de la ferme Hilaire.

*

– Je peux m’asseoir un moment à vos côtés ?
– Vous êtes chez vous, dit la jolie jeune femme au journaliste fatigué.

Elle se détourna, comme s’il n’existait plus.
Anna se souvenait. Elle se souvenait de son amie aux cheveux noirs et qui s’était mariée si jeune. Trop jeune pour donner naissance à un enfant. C’était du moins ce que pensait Anna. On n’abandonne pas ses études ainsi. Ce n’est pas possible. On ne meurt pas ainsi, jeune, écrasée par la sauvagerie d’un automobiliste de ce pays. Anna était révoltée. Elle avait toujours été une révoltée, en dépit de son physique fragile et de ses manières calmes. Anna était tellement bien élevée, tellement disciplinée toute sa vie par une éducation stricte puis des études difficiles.
Mais aucune injustice n’échappait à son œil vigilant, c’est pour cela qu’elle avait choisi ce métier-là. Elle courrait le monde, elle dénoncerait les injustices, elle combattrait les gouvernements iniques. Mais d’abord il lui fallait traverser la Nièvre, aller chez son couple d’amis du Morvan, se fondre quelques semaines dans la paisible Bourgogne. L’image de son amie aux cheveux noirs la hantait, plus que l’autre chose : c’était cette image qu’il fallait chasser, la remplacer par celle de Frédérique peut-être…
Anna, Anna… Viens ! J’ai besoin de toi. Tu es l’amie de maman. Sinon je m’en vais toute seule. Je m’en vais…
A-t-on le droit de demander tant de courage à un être si jeune ?

*

De quel droit lui aurait-il demandé où elle allait ? Il éprouvait l’envie irrésistible de lui parler. Il sentait qu’elle avait besoin qu’on lui parle.
Elle lui tournait le dos, mais ce dos disait :
“Dites-moi quelque chose. Dites-moi ce qu’il faut faire… Je suis seule, je suis perdue. Si quelqu’un ne me tire pas, je vais tomber…”
Elle se tourna à nouveau vers lui en effet, avec des yeux aveugles. Elle pensait :
“Mes jambes vont-elles continuer à trembler ? Serai-je capable de reprendre le volant ? C’est déjà un miracle que je sois arrivée à conduire…”
Le personnage de Georges Simenon était toujours là, il la fixait paternellement.

– Vous sentez-vous bien, mademoiselle ?
– Pas très bien.
– Vous êtes tombée ?

Elle regarda son genou ensanglanté.
– Peut-être. Je ne me souviens plus.

Elle se souvenait : la cour de la ferme, les chevaux découpés sur le ciel, la boue, Frédérique une heure auparavant assise toute droite sur son lit, Frédérique, la fille de son amie. Frédérique en larmes, Frédérique effrayée. Une si petite fille…
– Venez vous asseoir près de moi.

Il s’était assis sur le parapet. Courir quand on se sent si lourd, quelle idée !
La jeune femme le rejoignit, sans discuter.
– Je me suis blessée en descendant de voiture tout à l’heure, dit-elle.

Elle mentait, c’était sûr. Un journaliste averti sait lire dans les yeux de ceux qu’il interviewe.
– Vous aimez notre région ?
– Assez.

Elle ne put s’empêcher d’ajouter :
– Ma filleule y habite.
– Où cela ?

Elle fit un geste vague vers l’intérieur des terres.
– Quelle âge a-t-elle ?
– Huit ans.

Huit ans. Comme la nièce des frères Hilaire. Jean espérait qu’elle pleurait maintenant dans les bras d’une femme. La laisserait-on à Benoît ? Un vieux garçon sait-il s’occuper d’une enfant ? La DDASS oserait-elle laisser une orpheline sur les lieux d’un crime ?
– Je suis justement en train de penser à une petite fille de huit ans…
– Votre petite fille ?
– Non. C’est une enfant qui a peut-être assisté à un meurtre hier.

Jean sentit la jeune femme frissonner.
– C’est horrible, je sais… Elle s’appelle Frédérique.
– Vous la connaissez ? C’est une enfant de votre famille ?
– Non. On m’a fait venir sur les lieux du crime.
– Alors, vous êtes policier, dit-elle d’une toute petite voix.
– Journaliste. Je connais bien la police… et tous ces gens.
– Qui a été tué ?
– Un paysan. L’oncle de Frédérique.
– Et qui l’a tué ?
– On ne sait pas encore. Quelqu’un de violent en tout cas. L’arme du crime est un couteau.
– Alors, ce n’est pas une femme.
– La police dit que cela peut être une femme.
– Frédérique n’a pas assisté au meurtre.
– Il se peut qu’elle y ait assisté. Elle était présente.
– Non.

Il la regarda, intrigué. Pourquoi ce “non” si assuré ?
– Comment savoir ?
– C’est ce que j’imagine, dit la jeune femme d’une voix tremblante. Je l’espère… Je veux dire : j’espère qu’elle n’a rien vu.
– Vous semblez prendre cela très à cœur.
– Je suis très sensible, protesta-t-elle sèchement.
-… Et vous avez une filleule de l’âge de Frédérique…
– Ne croyez-vous pas qu’on doit protéger les enfants envers et contre tous ?
– Cela va de soi, dit Jean, à son tour sèchement.
– Et ne croyez-vous pas qu’un crime est parfois excusable ?
– Jamais, coupa le journaliste.
– Vous n’êtes pas juge.
– Et je ne voudrais pas l’être.
– Vous avez de la chance de pouvoir exercer votre métier.

Jean sourit.
– Être journaliste de province n’est parfois pas une sinécure. On bouge beaucoup pour peu de scoops.
– Là, vous en tenez un : vous l’avez, votre scoop !
– Je ne vois pas en quoi. On va vite trouver le marginal qui a fait le coup. Ou alors c’est une histoire de famille, sordide comme toutes les histoires de famille. J’écrirai mon article avec la nausée.
– Mais vous l’avez votre scoop, murmura-t-elle.

Elle se sentait épuisée. Elle avait attendu toute la nuit dans un bois, claquant des dents dans sa voiture prison, la peur au ventre. Elle resserra sur sa poitrine sa courte veste grise.
– Comment vous prénommez-vous, mademoiselle ?
– Anna.

Elle n’avait pu résister, elle aurait à cet instant-là crié son nom à la face du monde.
– C’est un joli prénom. Vous semblez très fatiguée, Anna.
– Je le suis.
– Vous fuyez une peine de cœur ?

Elle haussa les épaules. Les hommes continuent à s’imaginer que les femmes sont frivoles et un peu idiotes. Alors qu’une femme peut maintenant avoir les mêmes soucis que les hommes, la même ambition, les mêmes désirs de combat ou de vengeance… Une femme peut pleurer pour autre chose qu’une banale peine de cœur.
– C’était une question stupide, excusez-moi. Nous pourrions aller prendre un café, je vous invite… Voilà : j’ai trouvé une bonne raison pour ne plus courir. Je vous en prie, acceptez mon invitation ! Vous avez besoin de vous reposer.

Anna avait soif. Elle accepta et le suivit en boitillant jusqu’au centre ville, à quelques rues.

*

La jeune femme but d’abord un grand verre d’eau. Lorsqu’elle tendit la main pour prendre la tasse, son chemisier blanc dépassa de sa manche et Jean vit des taches de sang. Il détourna les yeux. Quelques hommes commençaient à arriver dans la salle, le journal du dimanche sous le bras.

– Parlez-moi de votre filleule…

Le regard de la jeune femme s’anima. La petite était déjà très belle, comme sa mère qu’elle avait perdue. Et elle était intelligente… A huit ans, elle écrivait d’une écriture ferme et lisible. L’année passée, pour son anniversaire, Anna lui avait offert un magnifique stylo-plume et depuis la petite lui écrivait régulièrement. Anna avait l’honneur d’être son unique correspondante. Le visage de la jeune femme s’assombrit brusquement. Jean crut qu’elle allait se mettre à pleurer.
“Mon Anna, quand viens-tu me voir ? Tonton Benoît t’invite quand tu veux. Je suis bien avec tonton Benoît, il est gentil. Il m’apprend à soigner les animaux. Ma chèvre préférée s’appelle Rita…”
Le stylo-plume d’Anna était la fierté de Frédérique. Il symbolisait leur amitié, leur lien très fort même quand elles restaient éloignées l’une de l’autre. A Paris, quand la jeune femme pensait à sa filleule, elle la voyait écrire avec son beau stylo-plume. La mémoire de la maman de Frédérique se perpétuait.

*

De minute en minute, des cernes soulignaient plus encore les yeux de la jeune femme.
“Vraiment une très jolie fille”, pensa Jean, nostalgique d’une époque où il l’aurait draguée. Mais l’heure n’était plus à la drague, ni même au début d’une amitié.
Avant qu’il n’arrive de son souffle court, avait-elle eu le temps de jeter son couteau ?
Il voulait le lui demander, lui demander si elle avait pénétré dans la cour de ferme avec sa voiture, si elle avait pu laisser des traces de pneus…

– Qu’est-il arrivé à votre filleule ? dit-il très, très doucement.

Elle sursauta. Non, pas déjà ! Elle avait tant tremblé toute une nuit qu’il ne lui restait plus de frissons.
– Oh ! je suis si fatiguée…
– Je sais.
– Qu’allez-vous faire ?
– Qu’est-il arrivé à Frédérique ? Il lui est bien arrivé quelque chose, n’est-ce pas ?

Elle serra ses lèvres l’une contre l’autre. Elle ne dirait rien. Elle étudiait à Paris pour devenir journaliste. Sa réussite était proche il y a deux jours. Son diplôme en poche, brillante comme elle l’était, elle s’apprêtait à bouffer le monde, elle aurait eu tous les scoops du pays… Un journaliste est prêt à vendre son âme pour un scoop ; elle regarda Jean en face d’elle, qui voulait savoir.
– Quelque chose d’horrible.
– Qu’y a-t-il de plus horrible qu’un crime, mademoiselle ? demanda Jean d’un ton coupant.
– Briser une enfance, c’est horrible.

Elle ferma les yeux, à la fois crispée et soulagée de son aveu. Mais Jean était choqué et la regardait sévèrement.
– Rien n’est plus horrible qu’un assassinat.

Ils se défièrent du regard.

*

“Mon Anna, quand viens-tu me voir ? Tonton Benoît t’invite quand tu veux. Je suis bien avec tonton Benoît, il est gentil. Il m’apprend à soigner les animaux. Ma chèvre préférée s’appelle Rita. Viens, Anna ! Tonton Victor me fait mal quand tonton Benoît n’est pas à la maison. Je lui dis que je vais le dire à maman, mais il se moque de moi. Tu peux toujours l’appeler, me dit-il. Je voudrais être morte avec maman…”

*

– Je n’ai pas à me justifier devant un inconnu, déclara-t-elle.
– On risque de vous rattraper très vite.
– Je ne crois pas. L’oncle Benoît sait à peine qui je suis. Frédérique ne dira rien. Je n’avais jamais mis les pieds dans cette ferme. Personne ne me connaît. Quant au mobile, je n’en ai pas. Mes copains du Morvan m’attendent et jureront (mais on ne leur posera jamais la question) que je suis avec eux depuis plusieurs jours.
– Vous êtes bien sûre de vous !
– Non, j’ai peur.
– Et le remords ?
– Jamais !
– Vous êtes, quoi que vous prétendiez, une criminelle.
– Je suis une jeune femme qui étudie le journalisme et exercerai mon métier dès l’année prochaine.
– Journaliste !
– Oui.

Anna ne put s’empêcher de baisser les yeux.
– Mentirez-vous lorsque vous serez journaliste ?
– J’espère que non.

Jean plongea ses yeux dans les yeux clairs de la jeune femme. Il l’imaginait fort bien, petite silhouette invincible au milieu des tourments de cette planète. Elle marcherait droit, stylo et micro en bandoulière, elle ne s’en laisserait pas conter. Anna serait une bonne journaliste. Son visage intelligent s’offrait alors à lui, comme si elle attendait le verdict de Jean, l’homme inconnu, pour la jeune personne inconnue qu’elle était. Ils ne se reverraient jamais. Pourquoi aurait-elle tant tenu à son avis, à son pardon peut-être…?
– Et Frédérique, demanda-t-il, la reverrez-vous ?
– Pas avant plusieurs années.

Le cœur de l’homme se serra, comme devait se serrer le cœur de la jeune femme.
Des larmes coulèrent sur ses joues, enfin. Jean se durcit. Jamais il ne tendrait la main vers elle. Il pinça ses lèvres. “C’est une criminelle qui pleure”, pensa-t-il.
Elle le regarda à travers ses larmes. Elle était tombée sur l’un des derniers hommes doués de morale, à l’esprit trempé de lois et de rigueur. Il hiérarchisait les crimes et pour lui, elle était une meurtrière. Point. Elle ne s’était pas encore dit : “Je suis une meurtrière.” Elle se le murmura et cela s’imprima dans sa tête, pour toujours, pour la vie. Anna, journaliste et meurtrière. Anna, qui ne reverrait pas Frédérique pendant des années.

*

Ils quittèrent le café une heure plus tard et Jean la raccompagna vers la Loire.
Il se demandait encore s’il n’allait pas téléphoner à Lenoir. N’importe qui pouvait être suspecté à la place de cette jeune femme : un voisin, Benoît… Jean frémissait à la pensée d’une enquête interminable où l’on maltraiterait des innocents. Il détestait l’idée d’une enfant à qui l’on poserait des questions difficiles, une toute petite fille qui ne voudrait pas trahir sa meilleure amie… Ce n’était pas normal.
Sa nuque lui faisait mal, son genou aussi. Elle était tombée en s’enfuyant.
Les chevaux couraient sur le ciel. Elle avait cru que l’un deux galopait vers elle et allait piétiner la voiture. Elle serait morte sous les galops d’un cheval et n’aurait plus jamais vu couler le sang d’aucune blessure.

*

– Mon sort est entre vos mains.
– Je suis un juge très sévère.
– Mais être juge n’est pas votre métier.
– Juger, c’est être humain.
– Et punir, est-ce humain ?

C’était vrai, il n’avait pas le pouvoir de punir. Il sourit tristement.
– Pourtant, vous, vous avez cru que vous aviez le droit de punir. Qui êtes-vous, jeune personne, pour infliger le châtiment ?
– Je ne sais pas si j’ai vraiment réfléchi.
– Vous avez bien eu le temps ! Décider de quitter Paris, prendre votre voiture, faire des kilomètres, pénétrer dans la ferme, choisir une arme… Vous avez eu des heures pour réfléchir. C’est ce qu’on appelle un crime prémédité, mademoiselle.

Elle ne répondit rien à son juge. Il n’y avait rien à répondre. Frédérique, Frédérique…
Quelque part, là-bas, une petite fille savait qu’elle avait une amie. Elle avait perdu son stylo-plume, mais elle avait aussi perdu son bourreau. Inutile de dire cela à Jean : il n’était pas idiot.
– J’espère que vous vous souviendrez, mademoiselle, qu’il peut vous arriver aussi d’être juge ou jury.
– Je m’en souviendrai.
-… Et que c’est difficile.
– Je sais.
– Je souhaite que vous soyez une bonne journaliste.
– Je vous le promets.

*

Sur un quai, dans la ville de Cosne-sur-Loire, département de la Nièvre, une portière claqua sur une jeune parisienne de passage. C’était une touriste qui se rendait chez un couple d’amis dans le Morvan. Elle était fraîche, jolie, innocente ; ainsi en avait-il été décidé. Jean reprendrait sa course du dimanche matin, cela chasserait les pensées. Une petite fille devait désormais vivre heureuse. Après tout, Jean n’était pas policier, il n’était que journaliste.

Gien, 2005

♦ Carzon Joëlle ♦

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2 commentaires pour Sur les quais

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    carzon le 

    J’ai une certaine tendresse pour ce texte, aussi je suis contente qu’il soit dans « les plus vus ». JOELLE CARZON

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    carzon le 

    184 fois le 9 janvier (184 fois lue par des inconnus) : c’est pas mal, non?

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