Deuxième partie
CHAPITRE I – Combien de secrétaires ?

On la retrouva un lundi matin, dans un lavoir de la rivière, pieds et mains attachés, sous l’eau. Quelqu’un avait tourné la manivelle sur le côté de façon à ce que le plancher en bois se retrouvât sous le niveau de l‘eau. Ce fut un vieux monsieur promenant son chien sur le pont de l’Ouche qui l’aperçut tandis que chez François-Arnaud Anglet on la cherchait encore.

Le promeneur prévint rapidement le commissariat. Sur les lieux, la police interrogea les habitants, le lavoir, prétendit-on, appartenait à la Ville, ils ne connaissaient pas cette jeune fille (“pas une fille d’ici !”), ils n’avaient rien vu, rien entendu de suspect.

Quand, enfin, vers seize heures, une femme affolée téléphona à la police pour signaler une disparition de la maison de l’écrivain, Jérémy Moreau sut l’identité de la victime. Il ne connaissait Anglet que de nom, aussi interrogea-t-il les collègues présents : son bras droit, Pommier, et le jeune Lançon. Pommier parla efficacement du chiffre des tirages et Lançon souligna que cet Anglet n’était pas seulement une célébrité de Montargis mais aussi un foutu séducteur. Il nomma plusieurs de ses conquêtes locales, toutes au-dessous de vingt-cinq ans (quoique pas toutes jolies).

– Donc, estima Moreau, il ne passe pas ses journées à gratter, il sort dans les rues de notre belle cité…
– Il a une secrétaire, je crois, une demoiselle de Paris, mademoiselle Oncœur, Haudecœur… quelque chose comme ça. Quand elle fait de l’aviron, vous avez intérêt à vous garer !
– Est-ce elle qui a appelé le commissariat ?
– Non, dit le jeune homme ayant jeté un coup d’œil sur son bloc, c’est une autre.
– Qui est… ?
– Elle s’est présentée… ah ! elle aussi comme secrétaire.
– Tiens ! Et notre Ophélie, c’est aussi une secrétaire de monsieur Anglet ? Il les collectionne ?

Pommier regarda son chef d’un air sévère.
– François-Arnaud Anglet publie un gros livre tous les deux ans, monsieur. Il a besoin de bras.

Pommier aimait les forts et les puissants, et ici en l’occurrence, les écrivains de cinquante ans aux gros tirages.
– Oui, rétorqua Jérémy Moreau : il a besoin de bras graciles aux mains manucurées.
– Je crois que celle-ci était une invitée, pas une secrétaire.
– Redites-moi le nom de celle qui a senti l’urgence et nous a appelés.
– Laetitia Queneau. La petite morte était son amie à elle.
– C’est ce que nous allons vérifier.

*

Moreau ne croyait pas plus aux secrétaires qu’aux victimes d’un grand méchant loup. Un écrivain honorable, d’après lui, n’avait pas besoin de secrétaire, mais de sa tête. Or, ce François-Arnaud Anglet ne devait pas avoir toute sa tête pour accepter dans sa maison autant de jeunes filles, secrétaires ou pas.

Non, impossible : il avait dû se laisser envahir, malgré lui… Et les demoiselles, pas si innocentes, avaient dû venir se jeter elles-mêmes dans la gueule du prétendu loup.

*

– Bonjour. Mademoiselle Laetitia Queneau ? dit Moreau sèchement à la personne qui lui avait ouvert la porte d’entrée.

Raide, le regard dur, la jeune fille ne lui répondit pas sur-le-champ. “Pas commode !” pensa aussitôt Jérémy Moreau. Elle était assez belle, de cette beauté qui se gâte avec les années car ses sourcils étaient trop noirs et sa mâchoire trop carrée. Elle apparaissait au garde-à-vous, apparemment pleine de respect pour la police, mais les mots eux ne suivaient pas. C’est d’une voix contrainte et méprisante que l’inconnue se décida à répondre :
– Non, monsieur. Je m’appelle Chantal Hautecœur. (“Ah ! l’avironneuse solitaire !” pensa le policier.) Dans cette maison, vous m’entendrez appeler “Cha”.
– “Chat”, comme le chat ?
– Non : C.H.A., le début de mon prénom.
– Bien. La première personne que je désire interroger est celle qui a découvert le corps. (La jeune fille tressaillit.) Monsieur Anglet a mis son bureau à ma disposition, je crois…? Pommier, mon adjoint, doit venir me rejoindre, d’ici une heure ou deux, dès qu’il aura… fait le nécessaire auprès de la famille de…
– Té, coupa la jeune fille, notre amie : Thérésa Moreno.
– C’est cela. Menez-moi au bureau et appelez…
– Laé.
– Laé… Comment se sent-elle ? Mieux ?
– Comme nous tous, dit Chantal Hautecœur, blême.
– “Nous”, c’est-à-dire…

En lui faisant parcourir de longs couloirs tortueux, Cha répondit, très vite :
– Monsieur Anglet, Bruno Fabre, moi.

“Moi”, avait-elle dit plus fort, avec une espèce de volonté d’affrontement, par rapport aux noms masculins prononcés d’un ton faible, comme effacé.

S’il y avait ennemi en la demeure, l’ennemie ce serait elle. Chantal Hautecœur sortit d’un pas rapide et ferme. Enfin, ferme, c’était à voir. Un rien, le policier en était sûr, un mot, un ricanement de sa part, un petit sourire même, l’aurait fait chanceler.

*

Cette petite avait l’air honnête, ce qui tranchait avec l’air de la précédente.

Laé regarda le policier qui l’invitait à s’asseoir. Il avait un visage maigre et soucieux. Une barbe courte (ou était-ce des joues mal rasées ?) accentuait cette apparence maladive. Ses yeux brillaient anormalement ; Laé se demanda s’il avait la fièvre mais elle apprécia la franche rudesse de son regard. Elle s’intima de lui faire confiance.

– Mademoiselle Laetitia Queneau ?
– Oui, monsieur.
– Vous nous avez téléphoné à quatre heures cet après-midi pour nous signaler la disparition de votre amie. N’était-ce pas un peu tard ?
– J’étais absente ce week-end, j’ai passé deux jours à Paris, chez ma mère. Je ne suis revenue à Montargis qu’en début d’après-midi.
– Nous vérifierons. Avez-vous votre billet ?
– Oui, je peux…
– Tout à l’heure. Nous voulons comprendre d’abord pourquoi on ne nous a pas signalé l’absence de mademoiselle Moreno le matin, et ensuite pourquoi c’est vous qui vous êtes inquiétée, et non… les autres.
– La maison est grande, vous savez… Chacun vaque plus ou moins à ses occupations sans se soucier des autres. Cela n’a rien d’étonnant.
– Mais mademoiselle Moreno n’aurait-elle pas dû prendre ses fonctions ce matin ?
– Ses… fonctions ? dit la jeune fille, le visage interrogateur et vaguement inquiet.
– Oui : ses fonctions de secrétaire auprès de monsieur Anglet.
– Oh ! secrétaire… Oui ! Je veux dire : non. C’est moi la secrétaire de monsieur Anglet.
– Ainsi que mademoiselle Hautecœur et monsieur Fabre, si j’ai bien compris.
– Non, pas exactement. Chantal et Laurent aident monsieur Anglet dans ses recherches historiques, ils classent ses notes. Ils sont… plus que moi ici.
– Ah ? Des assistants donc…
– Oui, si vous voulez, répondit Laetitia Queneau.

Son indécision quant aux qualifications de ses camarades titilla le policier.
– Bien. Mais à quel titre mademoiselle Moreno vivait-elle sous ce toit ? Car elle “vivait” ici, n’est-ce pas ?
– C’était mon amie.
– Et alors ? Seriez-vous, d’une façon ou d’une autre, la maîtresse de ces lieux ?
– Absolument pas ! s’indigna-t-elle.

“Voilà bien un vertueux témoin”, pensa Moreau.
– Vos relations avec votre patron sont-elles si bonnes qu’il vous permette d’accueillir dans son propre logis vos familles et amis ?
– Non ! Ce n’est pas ça… C’est… Ce sont les circonstances, je veux dire un enchaînement de circonstances, qui ont fait que Té, finalement, est restée. Elle est restée, monsieur, mais elle ne devait pas rester.

Jérémy Moreau dressa l’oreille au ton plus assuré, presque mécontent, de sa voix.
– Expliquez-moi.
– Je ne peux vous raconter tous les détails, mais j’ai amené Té ici pour la faire changer d’air, pour la distraire, je…

Elle s’arrêta, saisie, submergée soudain par ce qu’elle était en train de dire et par un fort sentiment de culpabilité à venir.
– Oui ?…
– Je n’aurais peut-être pas dû. Je m’en rends compte maintenant en vous parlant. Dans cette maison, on… On travaille. Té n’était pas là pour travailler. Elle avait assez travaillé avant, je pense.
– Que faisait-elle avant d’arriver ici ?
– Elle était étudiante en anglais. Elle avait du mal. Elle peinait… Lorsque je l’ai vue à Paris, tout allait à vau-l’eau. Elle était en pleine détresse.
– Nous pourrions donc dire que Thérésa Moreno était “une demoiselle en détresse” ?
– Oui, un peu… Elle appartient à une famille pas très riche, son frère… Mais cela n’a aucun rapport avec ce qui se passe ici.
– Pourquoi cela n’aurait-il aucun rapport ? Laissez-moi, mademoiselle, trier les informations. C’est mon rôle et non le vôtre. Alors, son frère ?…
– Son frère est une sorte de voyou.
– Une sorte de voyou ou un voyou tout court ?
– Lucien est comme Thérésa. Il n’a pas eu de chance. Enfin, je ne sais pas… Il n’a pas fait beaucoup d’efforts à l’école. Té, ce n’était pas pareil. Elle réussissait à l’école, puis au lycée. C’est à l’université que ça a commencé à se gâter. Té était partagée entre ses études et ses visites dans sa famille qui se passaient mal. Elle se rongeait les sangs à cause du manque d’argent et des bêtises de son frère.
– Quelles étaient les “activités” du voyou ?
– Je ne sais trop. Le vol, c’est sûr. Peut-être la drogue.

Le policier la vit pincer ses lèvres. Elle était jolie, avec un air de douceur qui en cet instant disparut pour faire place à une grande réprobation. Dans le monde de mademoiselle Queneau, il ne devait pas y avoir d’indulgence pour les paresseux, les adolescents en crise, les drogués… Elle n’était que courage et vertu. “Je vais lui présenter Pommier, pensa l’inspecteur, ils nous feront une brochette d’enfants sages.”
– Où est le petit frère de Thérésa Moreno actuellement ?
– Je l’ignore.
– Serait-il en prison par hasard ?
– Je ne crois pas. Pas en ce moment en tout cas.
– Donc il l’a été ?…
– Oui, c’est arrivé. Té me l’a dit une seule fois. Elle était très gênée de me le dire. Té était quelqu’un de bien, vous savez !
– Ah, oui ?

Jérémy Moreau ricana et Laé le haït. Dieu qu’elle détestait le moment présent ! Elle avait perdu une amie chère, elle était en train de se demander ce qui lui avait échappé, et cet homme mal rasé ricanait d’une situation qui n’était que chagrin et tragédie.
– Mon amie était quelqu’un de bien ! Elle avait fait beaucoup d’efforts pour sortir de son milieu, pour entreprendre des études qui n’étaient pas faciles. Elle serait devenue professeur d’anglais, elle se serait mariée avec un type correct, elle aurait eu des enfants, elle aurait réussi à sortir son frère de sa mauvaise passe !
– Mais en attendant, mademoiselle, en attendant…
– En attendant, elle était dans cette maison, avec moi, la maison de monsieur François-Arnaud Anglet. Elle faisait une pause. Un avenir meilleur se serait présenté à elle. Plus tard.
– C’est la mort qui s’est présentée à elle, dit Jérémy Moreau sèchement. La mort, mademoiselle. On ne plaisante pas avec la mort.
– Je ne plaisante pas, monsieur. Comment pourrais-je plaisanter ?
– Vous ne plaisantez pas mais, visiblement, vous me cachez des choses, ou vous avez l’intention de me cacher des choses. Mademoiselle votre amie n’était pas une personne si innocente vu les dessous affriolants qu’elle portait… Des ongles admirablement laqués également. Je n’ai rien contre d’ailleurs… Mais vous me la présentez comme une jeune fille laborieuse, de famille modeste. Je n’ai pas vu de modestie dans la tenue de Thérésa Moreno sur les lieux de sa mort. Que faisait-elle ici, en attendant cet avenir admirable dont vous me parlez ?
– Elle se reposait… un peu.
– Parlez-moi de ses rapports avec chacune des personnes de cette maison… Etait-elle en mauvais termes avec l’un d’entre eux ? On l’a noyée apparemment, mademoiselle. Il y a aussi des traces de strangulation sur son cou. Et on l’a abandonnée là-bas, dans le lavoir, mademoiselle Queneau, dans le froid de l’hiver.

Laetitia frémit. Des larmes montèrent irrépressiblement à ses yeux.
– Oh ! Monsieur, Monsieur… C’est impossible. Je veux dire… Cela ne peut être. Il ne peut s’agir d’un habitant d’ici. Monsieur Anglet l’a très bien accueillie. Bruno vient d’arriver : il ne la connaissait absolument pas, ni d’avant ni de maintenant. Il n’avait pas eu le temps ! Et Cha était indifférente.
– Mademoiselle Hautecœur ne me donne pas l’impression d’être une personne indifférente à quoi que ce soit. Vous voulez dire qu’elle s’en foutait, d’une jolie fille de plus ou de moins en ces lieux ?
– C’est sûr, Cha n’était pas très contente au début, quand il a été décidé que Té resterait un peu plus…
– “Il a été décidé…” Qui a décidé que Té resterait finalement ?
– Euh !… Monsieur Anglet, je crois. Mais Cha a vite changé d’avis. Elle est devenue de plus en plus aimable avec Té, elles sont même devenues copines !
– Copines ? Copines comment ? En bons termes, par politesse pour ne déranger personne ? Ou en excellents termes quitte à vous exclure du groupe ?
– Quel groupe ?
– Le groupe des trois mignonnes. Le groupe des groupies de l’écrivain. Le “Grand Ecrivain”, avec des majuscules, n’est-ce pas ?
– Nous n’avons rien de groupies ! s’exclama Laé, l’air vaguement dégoûté. Nous tra-vail-lons. Enfin, ma cousine et moi travaillons…
– Pour le maître.
– Non, monsieur François-Arnaud Anglet n’est pas un “maître”.
– Mais c’est quelqu’un d’admirable, mademoiselle, hein ?

Laé sembla réfléchir.
– Oui. Il gagne bien sa vie avec ses livres. Il a eu des tas de prix. D’autres écrivains viennent le voir de Paris. Son travail mérite l’estime…, je suppose.
– Qu’écrit-il en ce moment ? Je pense que le manuscrit n’est pas dans un coffre à la banque…
– Un roman inspiré de l’amour conjugal qui unit le roi Louis-Philippe à Marie-Amélie de Bourbon par-delà les années, les difficultés, les menaces contre la vie du roi. Marie-Amélie ne le trahit jamais. Elle fut une femme et une épouse exemplaires, envers et contre tous.
– Etonnant ! Un roman sur l’amour entre deux époux, pas une histoire de roitelet avec une pléiade de petites maîtresses… Votre François-Arnaud m’épate déjà, bien que je ne l’aie pas encore interrogé.
– Il y a tout de même des passages… Non.
– Des passages ?…
– Ce n’est pas important. De toute façon, Té ne touchait pas au livre.
– A quoi touchait-elle ?
– A rien ! Mon amie s’ennuyait, j’en ai bien peur. Nous aurions dû lui donner du travail.
– Le travail ne résout rien, mademoiselle, contrairement à ce que vous avez l’air de penser. Le travail peut aider à éviter de penser, c’est tout. Et je suis à peu près certain que monsieur Anglet fait bien d’autres choses que de travailler. Appréciait-il votre amie ?
– Oui, oui… Thérèsa était charmante ! Il aimait sa compagnie.
– Autant que la vôtre ?
– Je ne suis pas là pour lui tenir compagnie.
– Aime-t-il la compagnie de mademoiselle votre cousine ?
– Sûrement. Ils passent beaucoup de temps ensemble. Cha est sa principale collaboratrice. Ils sont souvent dans le bureau de monsieur Anglet, des heures… Cha était là bien avant nous.
– Elle aurait pu vous en tenir rigueur, à vous, à Té… La jalousie peut provoquer de grands malheurs. Votre arrivée d’abord, votre installation…
– C’est Cha qui m’a fait venir.
-… Puis l’arrivée de Té, son installation non prévue. Té était une belle rousse, avec un corps sur lequel on pouvait enfiler des pièces de lingerie très seyantes : une vraie poupée. Une poupée qu’on étrangle, qu’on noie et qu’on jette dans la rivière comme un jouet qui a trop servi !

Laé pleurait. Elle parvint à susurrer, au milieu de ses sanglots :
– Té, Té… n’était pas… une poupée !

Chantal Hautecœur ouvrit la porte du bureau à ce moment-là ; l’inspecteur n’eut pas le temps de protester, elle se précipita vers sa cousine.
– Ne lui dis rien, ne lui dis rien ! Tu n’as rien à lui dire d’abord ! Ces gens-là ne valent pas la peine qu’on pleure pour eux.

Le policier et elle échangèrent un regard noir.
– Je déteste la flicaille, jeta Cha.
– Et moi, je déteste les domestiques ! rétorqua Jérémy Moreau.

Cha fit un geste rageur, Moreau s’approcha… A cet instant, l’écrivain François-Arnaud Anglet fit son entrée. Il saisit la scène d’un coup d’œil.
– Je croyais, dit-il, hautain, que les policiers savaient, en toutes circonstances, rester neutres.
– Il me semble, reprit Jérémy Moreau, que j’ai assez vu mademoiselle Queneau pour le moment. On reprendra éventuellement cette entrevue plus tard… Réfléchissez, mademoiselle Queneau, pensez bien à ces derniers jours. Vous aurez peut-être à me reparler de tout ça. Je vous demande, monsieur Anglet, de prendre la suite de votre secrétaire. Allez, mesdemoiselles, allez…

Il balaya leur présence d’un geste, sans les regarder. Il affronterait cette furie de Chantal Hautecœur après avoir étudié l’écrivain des cimes, le maître de ces lieux désormais hantés par un crime.


(Voir la suite Suite)

♦ Carzon Joëlle ♦

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