CHAPITRE V – Récit de Cha (suite)

Cette complicité si charmante se gâta surtout à l’arrivée de Thérésa Moreno -Té pour les intimes-, étudiante en anglais sur la pente descendante. Mais elle s’était déjà gâtée à celle de ma cousine Laé, une lutteuse aux mains nues, aveugle de surcroît.

Té était mûre pour la dépression. Sa beauté de rousse s’en ressentait. Le roux de ses cheveux se fanait, sa peau était plus pâle que celle des rouquines habituelles, elle portait les fringues des famille en voie de paupérisation. Elle m’émut telle qu’elle était, fatiguée, blanche, assez jeune pour être mangée. Je comprenais l’amitié de ma cousine et de Té : ce qui peut lier une borgne à une manchote.

Elles étaient parfaites toutes les deux, menottées par des obligations et le poids de la vie, splendidement sottes. François-Arnaud et moi, nous nous demandions ce que nous avions bien pu faire pour attirer deux moucherons pareils. Entre Laé, si naïve qu’il ne savait qu’inventer pour la choquer, et Té, si fragile qu’il ne savait par où l’aborder, François-Arnaud en perdait presque le boire et le manger.

Ce samedi-là, Laé nous la laissa.

*

Plus fine que son amie (il est vrai que c’était chose facile), Té, par intuition, préféra se rapprocher de mon aimable personne plutôt que rester dans les parages de F.A. Dans la bibliothèque du rez-de-chaussée où je planchais sur les maternités successives de Marie-Amélie, Té me rejoignit.

– Je te dérange ?
– Que non ! Tu vas me sortir de ma léthargie au contraire. Je trouve cette maison de plus en plus sinistre… malgré les distractions que vous nous avez apportées, ma chère…
– C’est vrai ? Tu ne m’en veux plus d’être là ?…

J’entendis bien le “plus” au lieu du “pas”. Cette fille ressentait les atmosphères.
– Plus du tout ! Mon adorable cousine m’endort plus qu’elle ne m’affole.
– Vous êtes très dures l’une envers l’autre.
– Vraiment, fis-je, soudain intéressée, l’honnête Laé dirait du mal de moi ?
– Ce n’est pas ça… Elle critique ton caractère, c’est tout. Elle ne voit pas comme tu peux être gentille, par moments…

Je ris.
-… Ne ris pas. Tu es très sympa. Avec moi en tout cas. J’aime ta franchise. Quand tu veux (ou ne veux pas) quelque chose, tu le dis net. Ce n’est pas comme… monsieur Anglet. (Elle paniqua) J’ai tort ! Evidemment j’ai tort d’attaquer quelqu’un qui me reçoit chez lui alors qu’il ne me connaissait ni d’Eve ni d’Adam.
– Tu as raison. Il est sinueux comme la route qui mène au Désert des Tartares.
– Mais Laé – qui n’a pas l’air de bien comprendre ce qui se passe entre vous…
– Joli euphémisme.
-… Laé pense que c’est lui “le Bon” et toi “la Méchante”.
– Que veux-tu, mon amabilité innée ne m’attire pas que des sympathies.
– Tu devrais te défendre auprès d’elle.
– Elle ne m’a jamais attaquée de front.
– Lui dire au moins la vérité.
– Quelle vérité, ma mignonne ? Que connais-tu de “ma vérité” ?
– Dis-lui au moins que tu es sa maîtresse et que tu travailles… beaucoup pour lui.
– Oh, oh ! Stop. Tu vas trop loin. A partir de cette minute, tu ne dois plus parler de mon “travail”.

La petite soupira :
– Je ne comprends pas : même chez les riches, c’est trop compliqué! Tu n’es pas amoureuse de monsieur Anglet quand même… ! Si ?
– Il fait divinement l’amour.
– Et ça te suffit ?
– A moi, oui. François est aussi inventif en amour qu’il l’est lorsqu’il doit se trouver des gens pour bosser pour lui.
– Ne serais-tu pas un peu…
– Un peu quoi ?
– Un peu maso.
– C’est l’exact contraire, ma puce : l’ennui me provoque de l’urticaire. Avec ce cher François-Arnaud, on ne s’ennuie pas une seconde. On ne sait jamais ce que cette crapule va vous sortir de son sac l’instant qui suit.
– Quand même… Il est vieux !
– Il est fort.
– Est-ce si important, je veux dire… la baise ?
– Pour le frisson, oui. As-tu déjà eu des petits copains ?
– Deux.
– Et… c’était comment, au lit ?
– Assez chiant.
– Alors, on se comprend.
– Oh ! tu sais, Cha, je ne suis pas vraiment une référence : comme mecs, je n’ai jamais aimé que mon père et mon frère.
– Tu as bien de la chance, Té… Moi, je n’ai jamais connu les joies familiales. Et eux, t’aiment-ils ?
– Certainement ! Papa m’adore. Quant à Lucien, toujours un mot gentil, un petit cadeau, un bisou…
– Quand il est là.
– Rien ni personne ne me fera dire du mal de mon frère.
– Ce n’est pas mon intention, ma chère… Est-ce que l’absence de Laé t’ennuie ?
– Non… Ça va. J’avais quand même besoin de bavarder.
– Je suis ravie de la distraction que tu m’apportes. Et… aurais-tu besoin d’autre chose que de bavardage… ?
– De quoi ? Pour l’instant, je mange à ma faim, j’ai un toit, je dors… à peu près.
– Tes études ?

La jolie rousse prit un air plutôt indécis. Son front pâle se plissa de ridules horizontales.
– … Quoi ? ai-je dit en souriant, ce n’est pas important pour toi, l’anglais ?
– Oh ! tu vois… Je ne comprends pas moi-même pourquoi j’ai choisi une langue étrangère. Chez moi, c’est à peine si on arrive à se parler un français clair, alors…
– Mais Shakespeare, Dickens… Et Mary Shelley !

Elle détourna les yeux, la moue boudeuse.
– Toi, tu ne penses qu’à la littérature…
– Et l’exil, ma puce : c’est grâce à la maîtrise de l’anglais qu’on peut s’exiler. Regarde Louis-Philippe : c’est en Angleterre qu’il a fui, à la fin. Quelle chance de pouvoir se barrer !
– Tu rêves, Cha, en fait. Tu ne fais que rêver. Ça va t’avancer à quoi?
– Parce que toi, tu ne rêves pas ? (J’étais perplexe.)
– J’ai trop subi pour rêver.

*

J’ai saisi au vol son regard fatigué, fixé son petit front pâle et la pitié m’a ravagé le cœur. J’ai horreur des fragiles gamines livrées en pâture à la licence populaire. Alors, pour briser le charme abominable de la pitié, j’ai tendu vers elle des doigts avides et elle s’est laissé prendre la main.

Té avait un besoin urgent de soleil et de force. Je n’ai pas le soleil, mais j’ai la force. Elle n’est pas comme ma cousine, grandie par son absolue ignorance. Té sait des choses, comprend quand il faut se soumettre pour se sentir mieux. Près de moi, elle a puisé une énergie nécessaire, ne serait-ce que pour finir la journée. J’aime quand on met son désespoir en sourdine.

Evidemment, ma complicité avec François-Arnaud ne fabrique pas que des élues. Ce soir-là, il a lu dans mes yeux du chapitre I au dernier. Ce n’est pas le roman des âmes qui l’intéresse, c’est le roman des corps, je veux dire le roman de l’instinct et non du style. Après avoir puisé mon assentiment d’une traite, il s’est tourné vers notre invitée et a dicté sa “Recherche”. Il a caressé l’ego de la jeune fille en lui parlant doucement de sa famille, il a endormi sa méfiance et ses craintes sous des paroles habiles et soporifiques.

*

C’est sûr, je n’aurais pas dû. Le problème, c’est que tout le monde a confiance en moi. Même Laé est venue vers moi et m’a accordé sa maudite confiance. Est-ce ma faute si tous ces gens sont idiots et si François-Arnaud est la seule personne qui m’amuse ?

Je m’ennuie tellement à Montargis, je m’ennuyais à en crever ce soir-là. François-Arnaud a poussé ma porte. Elle était là.

Je n’aurais pas dû.


(Voir la suite Suite)

♦ Carzon Joëlle ♦

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