CHAPITRE IV – Journal de Laé

15 janvier.
Cela fait quatre mois et deux jours que je suis à Montargis, dans la maison de François-Arnaud Anglet, le célèbre romancier. Je suis devenue sa secrétaire grâce à ma cousine, Chantal Hautecœur surnommée Cha. Depuis que je suis toute petite, j’ai toujours admiré Cha quoique je n’aie guère aimé parfois la façon dont elle parlait à ma tante. Maman et moi nous nous sommes souvent interrogées sur les sautes d’humeur et les sarcasmes continuels de ma cousine. Maman pense que c’est parce qu’elle n’a pas connu son père, qu’elle aurait eu besoin d’un homme “à poigne”. En tout cas, à Montargis, même si je la trouve encore “dure”, je ne la remercierai jamais assez de m’avoir pistonnée. S’il n’y avait pas mon amie Té (que pouvais-je faire d’autre, elle était dans un total dénuement!), il n’y aurait pas cette tension.

16 janvier.
J’ai mal à la tête et j’ai eu la plus grande peine aujourd’hui à saisir le chapitre II de Louis-Philippe et Marie-Amélie. C’était l’écriture pattes de mouche de monsieur Anglet. Je souffre moins quand c’est l’écriture de Cha. Depuis quelques mois, je ne sais pas pourquoi, j’ai très souvent des migraines. Avant, pendant mes études par exemple, je n’étais jamais malade. Té m’a parlé de son frère, Lucien, qui risque d’aller en prison. Elle pleurait. Que faire ? En ce qui concerne Lucien Moreno, je suis démunie.

18 janvier.
Monsieur Anglet a beaucoup ri parce que j’avais écrit “CORNET” au lieu de “CORSET”, et “VERTE” au lieu de “VERGE”. Toujours cet épouvantable chapitre II : je crois que c’est lui qui me donne la migraine ! Enfin, le principal, c’est que monsieur Anglet ne m’en veuille pas de mes coquilles. Il m’a dit que si je n’avais pas existé, il aurait fallu m’inventer. Je crois qu’il me taquinait. Même Cha a ri gentiment.

Je vais voir maman ce week-end, mais je suis assez inquiète au sujet de Té. J’ai demandé à Cha de prendre soin d’elle, mais elle s’est contentée de ronchonner sans répondre. Je pense que je vais en parler à monsieur Anglet.

19 janvier.
Pourquoi ai-je décidé d’écrire ce journal ? En vérité, je ne sais pas. Peut-être parce que, ayant conscience de vivre chez un grand écrivain, je veux témoigner (même si ce n’est que pour moi). Peut-être aussi parce que je crois que mon travail à Montargis ne durera pas longtemps. Combien de temps ? Six mois, un an ?… Juste le temps que François-Arnaud Anglet écrive Louis-Philippe et Marie-Amélie. Après tout, je ne suis qu’une secrétaire intérimaire. Cha restera, elle. Je lui en ai touché un mot, elle prétend que non. Je vois bien que monsieur Anglet apprécie plus ses services que les miens. Evidemment, elle s’occupe de sa publicité depuis plus longtemps. Et Cha semble tellement efficace, elle est si forte ! Je me demande ce qui m’attend “après”, comment pourrai-je vivre autre chose après cette expérience merveilleuse ?

J’ai parlé de Té à monsieur Anglet. Il a compris.

Lundi 22 janvier.
De retour de Paris. Montargis m’apparaît dès la sortie de la gare un havre de paix après les bruits de la capitale et ces odeurs que je supporte de moins en moins. Soleil hivernal sur la rivière et sur le canal, mais soleil.

J’ai beaucoup travaillé aujourd’hui (trois chapitres de l’écriture de Cha) sans voir personne, même pas mon patron. Cha m’avait laissé trois “post-it”, soigneusement collés les uns au-dessus des autres sur la chemise contenant le roman en cours.

7 heures du soir.
Té a surgi chez moi en catastrophe il y a une demi-heure. Qu’est-ce qu’elle a ? Je n’ai pas réussi à savoir. Apparemment, il ne s’agirait pas de Lucien… Elle était encore plus ébouriffée, affolée, confuse, mystérieuse qu’à Paris avant que je ne l’emmène ici. J’ai essayé de la faire s’exprimer clairement : échec total. Aurait-elle quelque chose de dérangé au cerveau ? Je me sens de plus en plus mal à l’aise vis-à-vis de monsieur Anglet en songeant que c’est à cause de moi qu’elle se trouve dans sa maison. Je ne voudrais pas être jugée comme quelqu’un d’impoli qui fréquente des faibles d’esprit…

23 heures.
Té est venue me rejoindre dans ma chambre. Elle était plus calme après le dîner (monsieur Anglet très gai, Cha complètement muette avec “le masque”) et elle m’a sorti quelques phrases obscures du style :
– Cha n’est pas du tout comme tu me l’avais décrite, ni dans un sens ni dans l’autre. (??)

– Ton patron est “votre” patron, pas le mien.

– Tu devrais partir d’ici, Laetitia, ce n’est pas bon pour toi. (C’est elle qui me donne des conseils !)

– François-Arnaud Anglet, es-tu sûre qu’il n’y en a pas un autre, un vrai ?

Et :
– Cha finira par lui ressembler ; d’ici un an elle ne sera plus ni mon amie ni ta cousine.

Et elle a répété, le visage grave : “Tu devrais partir d’ici.”
– Je n’ai aucune raison de partir, lui ai-je répondu. C’est un bon travail, ça me plaît.
– Vraiment ?…

Elle avait l’air de tomber des nues.
-… Ça te plaît vraiment ? Je n’arrive pas à y croire…
– Mais oui ! Certes, recopier à longueur de journée n’est guère palpitant, et puis tu penses peut-être que ces romans ne sont pas de la “grande” littérature… ?
– De la “littérature”… ah ! Tu parles donc de ça… ?
– De quoi d’autre veux-tu donc que je parle ? Monsieur Anglet est écrivain.

Elle m’a regardée, la lippe boudeuse, le regard perplexe.
– Oui… C’est quoi, au fait, le titre de l’ouvrage que tu recopies ?
– Louis-Philippe et Marie-Amélie.
– Il raconte quoi ?
– La rencontre et la passion de toute une vie qui lièrent le roi Louis-Philippe et…
– C’est intéressant.
– Oui, ça l’est.
– Tu es bizarre…
– Moi ?
– Toi, oui. J’avais toujours cru que tu étais… (Elle s’est mordu les lèvres.)
– Quoi ?
– Rien. Euh !… que tu étais très soucieuse… de faire un métier utile aux autres.
– Je n’ai pas l’impression d’être inutile. (Je commençais à être vexée.)
– Ah ?… Pour changer de sujet, Laé, je te demanderai (Dieu que c’est embarrassant !) de ne plus dire du mal de Cha.

J’étais indignée :
– Quand ai-je dit du mal de Cha ?
– Excuse-moi, j’ai déformé ma pensée. Tu as jadis fait des sous-entendus pas très…, pas très flatteurs pour son caractère. Mais elle est très bien. J’apprécie son soutien. Sans elle, j’aurais l’impression d’avoir des carences.
– Des “carences” ?
– Oui, des carences.

Elle est partie, croyant visiblement m’avoir dit ce qu’il fallait. Je ne sais qu’en penser. Je sens que demain, à nouveau, je vais avoir mal à la tête.


(Voir la suite Suite)

♦ Carzon Joëlle ♦

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