CHAPITRE III – Récit de Chantal Hautecœur

Je m’appelle Chantal Hautecœur et je suis née en banlieue parisienne, neuf mois après les manifestations lycéennes de 1973 contre les lois anciennes d’un autre Debré (je veux dire pas celui de Chirac, mais celui de De Gaulle). Mes grands-parents réussirent à se débarrasser de mon père, un boutonneux aux cheveux gras de dix-huit ans. Moi, je ne réussis pas à me débarrasser de ma mère.

Je fis pourtant de mon mieux, éructante dès ma naissance, toujours à protester et à vouloir tout démolir (surtout mon entourage familial), la bannière de la mauvaise humeur bien haut dressée du C.P. au baccalauréat. Après le bac, je me calmai (j’avais réussi à donner à l’auteure de mes jours le goût des voyages) et fis des études absolument brillantes qui m’ennuyèrent beaucoup. A Nanterre-Paris X donc, je passai licence et maîtrise, détestée de mes camarades (je n’étais pas assez dilettante) et crainte de mes professeurs (que je refusais de tutoyer entre les cours, grande mode à l’époque). J’eus deux ou trois petits amis qui me parurent aussi lourdingues et aussi lugubres que Rousseau et Daniel-Rops réunis ; je m’ennuyai autant au lit avec eux qu’à la lecture de mes propres dissertations. Si je travaillais comme une acharnée, c’est que je n’avais rien trouvé de mieux à faire. Mon copain n° 3 eut la bonne idée de m’enseigner la voile, ce qui me jeta dans la plus belle année de ma vie, celle où je parvins à voguer autour de l’Irlande et de ses îles.

Après, fort tristement, ce fut le retour. Je ne voulais pas enseigner, et surtout je ne voulais pas retourner vers Nanterre et son béton. J’envoyai quelques lettres délirantes aux éditeurs ; François-Arnaud Anglet tomba sur l’une d’elles, me convoqua, me fit écrire une dizaine de pages, et me sauta.

Au lit, il n’était pas ennuyeux, pourtant je compris très vite qu’il préférait ma prose à mon cul. Je le compris d’autant mieux à la lecture de Vieille Russie (800 000 exemplaires) où mon Michel Strogoff se tapait deux vierges (une paysanne et une noble) et une pute de Saint-Pétersbourg. Dans Vieille Russie, François-Arnaud avait surtout corsé les intrigues amoureuses et corseté la maman de la pucelle noble. A vrai dire nous nous étions beaucoup amusés à composer Vieille Russie et j’acceptai de continuer notre œuvre sociale commune. Je faisais les recherches historiques et écrivais, François-Arnaud suggérait les intrigues de trois ou quatre chapitres (les premiers et les derniers), raturait mes histoires ici et là et mettait en scène les récits amoureux : avec moi, au lit, ou ailleurs. A Montargis, parfois à Paris.

J’aimais son apparence, son fric, son culot et son hypocrisie. J’aimais, partout où l’on allait ensemble, la politesse des gens, leurs sourires, leur admiration, leur respect pour lui. Et j’aimais sa franchise à mon égard. A moi il ne mentait pas, il me dévoilait ses projets au fur et à mesure qu’il les bâtissait, me disait quand il me voulait en lui, sur lui, me disait quand il n’en avait pas envie. Pareil pour les filles. Il m’avouait ses coups de cœur (ses “coups” plutôt), me disait quand ça marchait ou pas, me décrivait les dessous chic de ses conquêtes, leurs talents, leurs défauts, leurs odeurs.

Ces derniers temps malheureusement, cette charmante complicité se gâta.


(Voir la suite Suite)

♦ Carzon Joëlle ♦

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