(Quatrième partie)
CHAPITRE III – Le jour où… (suite)

“Je hais les dimanches…” Autant se jeter dans le travail. Alors, Chantal Hautecœur s’était jeté dans le travail. De Louis-Philippe et Marie-Amélie, elle ne ferait qu’une bouchée. Un zeste de vérité historique, un zeste de cul, un zeste de grandiose imagination, un zeste de morale pour les lectrices de plus de cinquante ans (c’est tout un art, mais on peut mêler cul et morale). Quand Cha décrivait des scènes de bataille, elle brandissait le sabre dans sa tête ; quand elle décrivait des scènes de meurtre, elle préparait la guillotine ; quand elle décrivait des scènes lestes, elle bandait avec le héros. Cha s’était amusée pendant des mois à rédiger les histoires de François-Arnaud. C’était drôle, c’était prenant, et elle voyait ses récits publiés et appréciés sans avoir besoin de répondre aux questions stupides de journalistes qui n’avaient pas lu ses ouvrages. François-Arnaud Anglet faisait cela fort bien et cela lui plaisait infiniment. Il aimait la parade, elle aimait travailler tranquillement dans une maison confortable sans avoir besoin de se lever le matin pour aller prendre métro ou RER. Cet accord entre eux deux était parfait.

Enfin, cet accord avait été parfait. Sa cousine était arrivée. Il avait fallu devenir rusés pour qu’elle ne se rende compte de rien. Bruno Fabre était arrivé et il avait fallu supporter son regard méprisant. C’était désagréable. Pourquoi François-Arnaud se sentait-il donc obligé de s’entourer d’une horde de jeunes gens ? Il avait besoin de jeunesse comme elle avait besoin de mouvement. Elle avait commencé à se sentir des fourmis partout : des fourmis dans les jambes et dans les mains, des fourmis dans la tête, des fourmis… L’arrivée de Té avait été un bain de jouvence.

Mais Té était malade. Malade. Que c’est pénible, les personnes malades ! Il faut être aux petits soins pour elles, veiller à ce qu’elles prennent leurs médicaments, s’inquiéter de leurs petites manies… Or, Cha n’avait guère le temps de s’occuper de Té et de ses sautes d’humeur. Mais qu’elle couche avec François-Arnaud et qu’on la laisse bosser, elle, paisiblement !

Cha avait été agacée. Ce matin-là, elle était agacée et avait envie d’être seule. D’ailleurs, Té avait manifesté l’envie de rester seule elle aussi. Tant mieux.

Cha avait travaillé toute la matinée. Elle avait vaguement entendu les bruits de la maison (Anglet et Fabre qui partaient et qui revenaient de leur petit jogging de bobos…). Vers 11 h 30, elle s’était rendue dans la bibliothèque et avait pris quelques beaux livres, un sur la Tasmanie, un sur l’île de Pâques… Et elle avait piqué un petit somme.

Elle était sur un bateau, très active. Il y a tant et tant à faire sur un voilier. Elle n’était pas seule sur ce voilier, elle était en compagnie… Mais elle ne voyait pas les visages de ses compagnons. Le bateau roulait, la mer tanguait, le ciel au-dessus d’elle était le ciel des marins et des poètes. Tout lui paraissait évident, presque facile, et pourtant Dieu sait qu’il n’est pas facile d’être un bon capitaine… Plus d’écriture, plus de ville, plus de trains, plus de maisons que l’on doit fermer la nuit et ouvrir le matin avec des clefs… Ce petit somme avait été le plus délicieux des petits sommes.

*

Elle avait été réveillée brutalement par un bruit infernal : on sonnait, on secouait les grilles. Quelqu’un hurlait dans la rue : “Ouvrez! Je vous ordonne de m’ouvrir !” Cha s’était mise sur ses pieds d’un bond et avait dévalé les escaliers.

– Ça suffit, là ! J’arrive ! avait-elle crié en ouvrant la porte d’entrée et en émergeant dans la cour.

Un très jeune homme, rouge et les yeux jetant des éclairs, était dans la rue. Cha avait deviné aussitôt qu’il s’agissait du frère de Té. Que faisait Té ? Pourquoi n’était-ce pas elle qui ouvrait les grilles à son frère?

Cha avait accueilli le jeune homme avec calme :
– Entrez, entrez, Lucien… Vous êtes bien Lucien, n’est-ce pas ?
– Z’êtes qui ?
– Cha… Chantal. Je suis une copine de votre sœur.
– Où est ma sœur ? Je veux la voir !

Elle avait ouvert. Elle était encore dans les vapes. Elle avait demandé à Lucien de la suivre.

Ils étaient montés à la chambre de Té et Cha avait frappé. Mais il n’y avait eu aucune réponse. Un grand silence plombait la maison. Cha avait décidé d’entrer.

Té reposait sur son lit, immobile. Cha avait immédiatement vu la boîte de médicaments déchirée et vide, la bouteille d’eau, la lettre bien en évidence sur la table de nuit. Lucien n’avait pas compris tout de suite. Ils s’étaient approchés. Cha s’était penchée au-dessus de son amie, avait constaté qu’elle était morte. Elle avait dit au garçon : “Elle est morte” , et, pendant que le cerveau de Lucien intégrait l’information, elle avait lu la lettre. “C’est François-Arnaud Anglet qui a tué Thérésa” avait-elle pensé, sans hésitation, sans concession.

Le garçon sanglotait de désespoir, s’accrochant aux épaules de sa sœur morte, et Cha avait fermé les yeux, se concentrant très fort. Il devait payer, il devait payer… Lorsque, enfin, Lucien avait pu se tourner vers un être humain vivant, Cha lui avait tendu la lettre et lui avait expliqué, très vite, d’une voix brève, que le monstre qui possédait cette maison était le responsable de ce suicide.

*

La rage et un sentiment d’injustice d’une violence incontrôlable avaient dicté leurs actes. La nuit venait de tomber sur la ville et, dans cette nuit fatale, ils avaient achevé de marquer le pauvre corps d’une jeune fille de vingt ans.

Cha avait étranglé son amie avec des gants trouvés dans un tiroir de François-Arnaud, ils avaient porté le corps dans la maison vide, ils étaient sortis dans la nuit glacée, avaient attaché les mains, avaient descendu le lavoir au-dessous du niveau de l’eau.

Lucien Moreno n’avait pas obéi bêtement à Chantal Hautecœur, il avait été de toute son âme avec elle, il avait été de toutes ses forces d’accord avec tout ce qu’elle avait décidé. Il avait reconnu en elle une fille de son bord, une révoltée, quelqu’un qui ne se laisserait jamais faire par cette vie. Thérésa serait vengée.

Dehors, Cha avait vérifié que la rue du Four-Dieu était vide. La jeune femme avait dit à Lucien qu’elle ferait tout mais tout pour que la police croie en la culpabilité de François-Arnaud Anglet, ils s’étaient jurés de ne pas se trahir l’un l’autre. Ils s’étaient quittés, le regard dur ; rien ni personne ne pourrait jamais souiller leur complicité d’un jour. Lucien avait disparu dans la nuit.

Cha était rentrée dans la maison en pleurant. Enfin.


(Voir la suite Suite)

♦ Carzon Joëlle ♦

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