Quatrième partie
CHAPITRE I – Le jour où…

Thérésa Moreno s’était éveillée fort mal le dimanche matin. Il lui fallait mourir.

C’était ainsi. Personne ne peut rien contre certaines choses qui se font. C’est comme ça.

Déjà, à Paris, Thérésa avait ressenti cette urgence. Cette urgence de disparaître, de ne plus fouler ce sol parisien hostile où tous, tous les gens de la foule, marchaient avec légèreté. Tout était léger pour tout le monde, sauf pour elle. Elle, Thérésa Moreno, l’Exclue de la Terre.

Lorsqu’elle avait quitté Argenteuil et l’appartement de ses parents, elle avait cru un instant qu’une porte s’ouvrait. Un instant. “Dieu que Paris était beau en cette fin d’automne…” Paris, ville belle. Paris, ville ouverte. Paris, où les étudiants sont rois et les écrivains maîtres. Elle étudierait l’anglais, elle deviendrait prof, elle aiderait son petit frère à s’en sortir, ses parents seraient fiers d’elle. Enfin.

Lors du tout premier cours, elle n’en avait pas cru ses oreilles : elle ne comprenait RIEN. Elle ne comprenait pas L’ANGLAIS. Elle ne comprenait pas l’objet d’étude qu’elle avait choisi, elle. Elle avait regardé autour d’elle. Tous, garçons et filles, écoutaient avec attention et aucune crainte ne se reflétait sur leurs visages. Ils semblaient comprendre ce charabia étrange qui sortait de la bouche du prof. C’était insensé : elle avait tout de même eu 18 au bac !

Le soir, elle s’était emparée de son premier roman en anglais. Un roman assez court qui était sur sa liste. Elle avait lu la première page… Non, elle avait ESSAYE de lire la première page : et elle n’avait rien compris. Les mots se suivaient ligne à ligne sans former de sens. Elle avait tenté de repérer les verbes, mais elle ne connaissait aucun d’entre eux. Non. IMPOSSIBLE.

Les jours s’étaient suivis, relativement effrayants. “Relativement“, parce que, au fil des jours, elle avait commencé à repérer certains verbes, certaines expressions de cette langue bizarre. Et elle avait commencé à parler avec d’autres étudiants. Elle était fort jolie, elle était douce et souriante, aussi les jeunes gens avaient répondu volontiers à ses questions. Oui, ils comprenaient, enfin pas tout, pas tout le temps, mais dans l’ensemble, ça allait. Il ne fallait pas qu’elle se fasse de souci. C’était toujours un peu dur au début, un nouveau rythme à prendre… Et puis au lycée, on ne foutait vraiment rien en France, non ? Toutes ces jeunes personnes venaient de familles plus privilégiées que la sienne. Beaucoup d’étudiants étaient déjà allés en Angleterre, certains aux Etats-Unis, et certains même avaient des amis en Grande-Bretagne ! Thérésa, elle, n’avait jamais mis les pieds sur le sol britannique, comment ses parents auraient-ils pu lui payer la traversée de la Manche ?

Té se rendit compte qu’elle était vraiment une pas grand-chose et que les enfants d’ouvriers ne sont pas destinés à faire de longues études. Parmi les étudiantes les moins argentées, comme elle, elle rencontra une ou deux filles qui lui avouèrent qu’elles pratiquaient des “extras” auprès de messieurs plus âgés pour pouvoir aider leurs parents. Quelle horreur ! Té se mit au travail, de toute son âme. Elle vaincrait les douleurs de l’accouchement d’une langue qui n’était pas la sienne. Elle réussit tant bien que mal les examens de la première année.

Pendant la deuxième année, elle commença à penser que vraiment, est-ce que ça en valait la peine ?… Toutes ces subtilités grammaticales de l’anglais qu’elle n’avait jamais soupçonnées, tous ces romans insupportables (“David Copperfield”, “Moll Flanders”, “The Last Of The Mohicans”…), d’une longueur tortueuse, ces profs de fac flemmards, toutes ces jeunes filles élégantes qui se rendaient à New-York avec papa-maman et qui réussissaient leurs partiels les doigts dans le nez, toutes ces difficultés, tout ça pour devenir un jour prof à Créteil ou à Mantes-la-Jolie la mal nommée, et gagner un salaire qui ne lui permettrait même pas de choyer ses parents et son petit frère …?

Mais quel autre métier pourrait-elle bien exercer ? Elle avait la tête cassée, elle était découragée, parfois même ELLE AVAIT FAIM ! Et alors son amie Laetitia Queneau était apparue.

*

La maison de François-Arnaud Anglet s’était révélée plutôt sympa, avec ses coins et recoins, sa tour de château de conte de fées, et ses habitants jeunes et bronzés (enfin…, sauf le propriétaire). Elle s’était liée d’amitié avec Chantal Hautecœur, surnommée Cha, plus que d’amitié d‘ailleurs… Ce n’était pas désagréable. Cha avait un solide sens de l’humour, sa devise était : “Il faut prendre du bon temps tant qu’on le peut.” Et Cha était forte. A son contact, Té avait la vague impression d’avoir les épaules plus résistantes.

Et puis il y avait eu François-Arnaud. François-Arnaud avec sa belle tête de frimeur. François-Arnaud avec ses considérations cyniques sur l’existence, François-Arnaud avec son fric. Té adora se rendre dans les instituts de beauté et enfiler de ravissants bodies qui mettaient en valeur son jeune corps. Comme il était plaisant de ne rien faire et de rigoler avec Cha après ces années de galères et de travail inutile ! Pourquoi s’était-elle tant esquinté le ciboulot alors qu’il était tellement bon de faire la grasse matinée et de s’étirer auprès de quelqu’un qui vous disait que vous étiez un portrait de Renoir ?

*

Mais François-Arnaud n’était pas toujours enclin à la flatterie. Il disait : “Té, ma feignante”, “ma petite gourgandine”, “mon ouvrière”… Et Té était souvent obligée de rester avec lui quand Cha était en train d’écrire. Ce n’était pas marrant. Elle pensait souvent à ses parents (que diraient-il, mon Dieu ?), à Lucien (pourvu qu’il ne fasse pas de bêtises, qu’il ne retourne pas en prison !). Elle essayait parfois d’en parler avec François-Arnaud, mais celui-ci soit ne l’écoutait pas, soit riait de ses récits. IL SE MOQUAIT DE SA FAMILLE !

Té augmenta les doses des antidépresseurs qu’on lui avait prescrits à Paris. Mais ça ne lui faisait rien du tout. C’était comme si elle avait craché dans l’eau. On prétend soigner les gens avec de la chimie, mais ces médicaments ne produisent même pas les effets d’un placebo. Thérésa Moreno s’enfonça doucement et irrémédiablement dans le dégoût des autres et la haine de soi. Surtout la haine de soi. Elle n’était plus rien qu’un vague corps exilé en province. Cha avait beaucoup de travail. Laé ne comprenait rien. Thérésa Moreno était devenue une chose. Un objet entre les mains d’un écrivain qui n’écrivait pas ses livres.

Thérésa Moreno était devenue une putain.

*

Pute. Putasse. Putassière. Putain. Comme Moll Flanders ou Sarah Bernhardt. Sauf qu’elle n’avait pas la capacité de rebondir de Moll Flanders, pas d’ aptitude à se reconvertir. Elle n’avait aucune énergie, aucun talent…, aucun amour de la vie au bout du compte. La reconnaissance pour l’amitié de Laetitia ou l’espoir de puiser un peu de force dans Cha représentaient peu de chose. Thérésa Moreno ne croyait nullement en un avenir meilleur quelconque. Elle ne croyait pas que la maison au lavoir pouvait être un tremplin vers une autre vie. Fantasmes, chimères… Laetitia ou Chantal voyaient plus loin que le bout de leur nez: Laetitia se voyait mariée et mère de famille, Chantal se projetait dans des pays lointains où les océans brillaient et où des marins tenaient fermement la barre de leurs bateaux. Té avait beau faire un immense effort d’imagination, elle ne réussissait pas à dépasser l’appartement de ses parents à Argenteuil ou sa chambre minable à Paris.

En ce dimanche matin, tout était mort dans la maison de l’écrivain. Elle-même, hors-la-vie, était déjà morte. Anglet et Fabre étaient en train de courir dans les bois. Cha imaginait des histoires pour les lectrices de France. Laé était chez sa maman, sa maman qui était fière d’elle. Qui était fier de la petite Thérésa Moreno ? Dieu qu’elle se haïssait.

“Il faut mourir, madame, et tout à l’heure…” Il y a des choses contre lesquelles on ne peut rien. Il y a des morts contre lesquelles on ne peut rien. Qui sont programmées peut-être dès la naissance. C’est ainsi. Thérésa Moreno allait aider Dieu à accomplir sa destinée.

A qui écrirait-elle sa lettre d’adieux ? Pas à ses parents, non, elle avait trop de honte. Elle écrirait à son amie Cha. Cha comprenait tout. Cha lui pardonnerait. Elle ne pardonnerait peut-être pas à François-Arnaud par contre, mais de cela Té se fichait. Elle écrirait quand même quelques mots d’adieux pour chacun. Cha les leur lirait.

Elle traça sur une enveloppe : “A mademoiselle Chantal Hautecœur…”


(Voir la suite Suite)

♦ Carzon Joëlle ♦

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