(Troisième partie)
CHAPITRE VII – Chez Pommier

Au commissariat, Lucien Moreno passa le temps de son interrogatoire (dirigé par Lançon, rejoint bientôt par Pommier) à fulminer, vociférer, et vouer les flics et toute la flicaille de Paris et de Navarre aux gémonies. Il était plein de fureur et niait tout en bloc, son passé de petit délinquant y compris ; il n’avait rien fait, n’était jamais venu à Montargis avant la journée d’hier où on l’avait arraché à son domicile familial, avait par le passé été jeté dans les ignobles prisons françaises injustement, sur des dénonciations fausses, il n’avait jamais pris de drogues, n’en avait jamais vendu, n’avait jamais volé qui que ce fût. Toute la police de France lui en voulait parce qu’il était un pauvre petit mec sans fric et sans appuis. Sa grande sœur était morte et on osait aggraver son chagrin en l’accusant de je ne sais quoi. Non, non, il n’avait jamais, jamais, mis les pieds dans cette ville de ploucs de merde.

Les employés de la SNCF pouvaient s’être trompés. C’était une parole contre une autre. Les parents de Lucien ne lâcheraient jamais le seul enfant qu’il leur restait. “Nous ne vous accusons pas du meurtre de votre sœur ! avait dit Pommier. Nous vous demandons seulement de nous expliquer ce que mademoiselle Hautecœur vous a obligé à faire. C’est certainement elle l’instigatrice de cette mascarade…”

Lançon s’était dit que Lucien ne savait peut-être pas ce qu’était une “mascarade”. Il ressentit une espèce de sympathie pour ce petit voyou sans envergure qui n’arrivait visiblement pas à digérer la disparition de sa sœur.
Mademoiselle Moreno serait vite oubliée par son hôte de la rue du Four-Dieu, mais son frère lui ne s’en remettrait jamais.

Lançon et Pommier décidèrent de revenir à la charge plus tard. On remit le jeune homme en cellule.

Dans la maison de l’écrivain, on avait découvert la lettre de la petite morte.

*

Pommier, ce midi-là, rentra chez lui. Il lui était nécessaire de voir sa femme et le plus jeune de ses enfants : une pause, rien qu’une petite pause…

Le modeste pavillon embaumait le rôti. Son épouse l’accueillit en souriant, une longue cuillère en bois à la main. Elle se prénommait Denise et il l’avait rencontrée dans une cafétéria, où elle travaillait comme serveuse, lorsqu’il était célibataire. Il avait apprécié immédiatement son apparence discrète et son visage chaud comme du bon pain. Elle avait “flashé” sur sa haute stature et ses manières de chat qui s’avance sur la pointe des pattes avant de se caresser contre vous avec une certaine brusquerie. Pommier avait été très franc avec elle ; ce qu’il voulait c’était une femme et épouse disponible, quelqu’un qui ne râlerait pas sur ses horaires invraisemblables et qui serait là pour l’accueillir et s’occuper de lui quand il rentrerait après ses longues journées. Qu’elle ne travaille pas elle-même serait tout aussi bien. Denise, elle, voulait des enfants et un mari fidèle. Pommier savait qu’il n’avait guère le temps de batifoler, et puis, de toute façon, il l’adorait ; il put donc la rassurer sur ce dernier point. Des enfants ? Oui, il était tout à fait prêt à avoir des enfants.

Denise aimait sa vie de femme de flic. Elle était extrêmement fière de son époux et s’épanouissait encore plus quand on la complimentait à son sujet. Elle connaissait Jérémy Moreau, qui d’ailleurs venait déjeuner ou dîner chez eux de temps à autre. Le chef de son mari ne semblait guère apprécier les enfants, mais il les saluait poliment et se souvenait de leurs prénoms ! Ce que Denise aimait particulièrement chez Jérémy Moreau, c’était qu’il ne manquait jamais une occasion de lui dire du bien de Pommier. Il lui disait à quel point la présence solide de Pommier lui était utile lors de leurs enquêtes, à quel point Pommier était fin dans ses déductions, il reconnaissait aussi volontiers que souvent les suspects préféraient être interrogés par son adjoint. Denise avait accepté de recevoir Moreau, puis, petit à petit, elle s’était attachée à ce monsieur nerveux qui se détendait en sa présence.

– Des soucis, Pomme ? demanda Denise en regardant son mari qui s’était assis silencieusement.
– Oui, ma chérie. Bébé va bien ?
– Il vient de prendre sa dernière tétée. Il dort depuis cinq minutes.
L’enquête est toujours difficile ?
– C’est un suicide, c’est certain. Des habitants de la maison ont maquillé ça en assassinat.
– Pauvre enfant…, murmura Denise.

Elle pensait à ce que lui avait déjà raconté Pommier : une étudiante, très jeune, une rousse jolie jusque dans la mort, qui était décédée loin des siens…
– Oui, tu as raison : elle n’était encore qu’une gosse. Elle n’a pas rencontré les gens qu’il fallait, des gens qui l’auraient empêchée de commettre l’irréparable. Comment peut-on se suicider ? ajouta Pommier qui songeait qu’il existe une quantité incroyable de solutions à tout problème.
– Vous allez démasquer ceux qui ont maquillé le crime ?
– Oui, bien sûr. “C’est comme si c’était déjà fait”, comme dirait Moreau.

Son visage s’assombrit en prononçant le nom de son chef.
– Il a encore… ?
– Oui, Denise : il a encore. Il a giflé mademoiselle Queneau, l’amie de la victime.
– Sous quel prétexte ?
– Je n’en sais fichtre rien. Il ne m’a pas permis d’assister à l’entretien.
– Comme s’il avait prévu de le faire avant même de l’interroger ?
– Exactement ! C’est un malade. Je ne sais comment je fais pour bosser avec lui.
– En fait, tu l’aimes bien.
– Je l’aime bien… Oui, peut-être. Je respecte son intelligence et sa disponibilité. J’apprécie son attitude à l’égard des jeunes du groupe. Mais je ne le comprends pas. Je ne comprends pas.
– Tu devrais lui parler.
– Pour lui dire quoi ? “Patron, vous maltraitez les suspects.” Non : “Patron, dès qu’il y a une femme à cogner dans une enquête, vous trouvez toujours moyen de le faire. Patron, pourquoi aimez-vous frapper les femmes ?”
– Non, Pomme. Tu lui parles franchement. Tu lui dis que ça ne se fait pas.
– Ça peut arriver…, esquiva Pommier.
– Moreau t’écoute. Il te respecte.
– Je me le demande… Il a de ces sourires qui ne trompent pas quand j’exprime certaines opinions.
– Vous n’avez pas les mêmes idées politiques, c’est évident. Mais cette chose-là n’a rien à voir avec des opinions. Ceci, ce désir de frapper, c’est chez lui… une pulsion. C’est comme ça qu’on dit ?…
– Un jour, on aura une plainte. Un jour, la hiérarchie va nous tomber dessus. Et on me demandera pourquoi je n’ai pas parlé de ce problème spécifique.
– C’est cela qui t’embête, Pomme ? C’est seulement cela : la crainte d’avoir des répercussions ?
– N’aie pas cet air de reproche. C’est sûr que ça ne m’a pas enchanté pour cette jeune fille, Laé (c’est ainsi qu’on l’appelle)…
– Que t’a dit Moreau, cette fois ?
– Qu’il l’avait frappée pour lui “enlever la connerie du corps” : ce sont ses propres mots.

Denise eut un air suffoqué, puis elle se mit à rire.
– Il est vraiment… extraordinaire.
– Spécial, oui… Ce qui me gêne terriblement, parfois, c’est que je me dis que moi aussi, à sa place, avec certains témoins, j’aurais pu péter les plombs de la même façon.
– Avec… des femmes ? demanda Denise pleine de doute.
– Oui, ma chérie. Bien sûr cela ne serait pas arrivé. Mais cette Queneau, tout de même… Elle avait le nez sur le vice et ne voyait rien. Et elle était en admiration devant quelqu’un… Quelqu’un… J’espère que ce François-Arnaud Anglet quittera Montargis.
– Ce ne serait que porter le vice dans un autre endroit, dit la petite épouse en agitant furieusement sa casserole de légumes.

Pommier regarda sa femme avec étonnement. Elle avait quitté l’école assez tôt, semblait, par sa personnalité, être étrangère au mal, mais elle faisait parfois des remarques d’une justesse…
-… Il nous faudrait lui trouver une gentille compagne, poursuivit-elle. Cela l’aiderait, peut-être ?
– Je ne suis pas certain qu’il aime les femmes “gentilles”… Et puis, si ça se trouve, il serait violent avec elle !
– Non. S’il était heureux, tout s’arrangerait. Il aime les femmes, je le sais : je le vois bien. Quand il frappe une femme, c’est lui-même qu’il frappe.
– Cette remarque est trop fine pour moi, Denise… Tu t’es mise à lire des manuels de psychologie ?
– Vraiment, Pomme, en ce moment, avec le bébé et tout, je n’en aurais pas le temps !


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♦ Carzon Joëlle ♦

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