CHAPITRE II – Comment Té entra dans la grande maison

Ainsi, Laetitia Queneau avait forcé son passage pour la maison au bord de la rivière, mais Jérémy Moreau, presque tout de suite, s’était demandé comment mademoiselle Thérésa Moreno, surnommée Té par ses amies, avait conquis la voie. D’après ce qu’il apprit au tout début de son enquête, Té n’était pas une conquérante, pas comme Cha, encore moins comme Laé. Une porcelaine de Saxe, certainement, une rousse pâle d’un roux de pain d’épice, oui, mais pas une conquérante.

“Une, deux, trois”, comptait Jérémy Moreau. Aller jusqu’à trois dans cette maison bourgeoise et pas du tout enfantine… On avait eu besoin d’un certain goût du jeu nécessaire à la jeunesse ; François-Arnaud Anglet n’était pas joueur, ou alors il était joueur de poker car il faut vraiment une prise de risque importante pour oser faire entrer trois gamines, trois jeunes filles toutes jolies, dont une fort intelligente. Moreau avait eu de la peine à croire l’écrivain assez téméraire pour cela.

Mais le policier avait tort. Anglet était attiré par le danger, le danger sous les traits féminins. Il avait trop aimé les yeux limpides de Laé, la confiance qu’elle lui témoignait ; il avait tant aimé la rendre fidèle et encore plus candide qu’avant son arrivée. Cela n’avait pas été simple. Quoique… Il avait juste fallu se méfier de l’œil de lynx de Cha, de cette méfiance qui était née de leur rencontre. Chère Cha, chère petite chatte soupçonneuse et indomptée, le surveillant toujours, jamais tranquille… Comme il avait été bon de la trahir.

*

Si Laé avait forcé son passage, elle avait également forcé celui de son amie Té.

C’était un après-midi de décembre à Paris, dans le XVIe arrondissement, pas le XVIe resplendissant de dorures hypocrites, mais le XVIe des chambres de bonne aux escaliers tout aussi hypocrites se glissant derrière ses ascenseurs qui ne montaient que jusqu’au cinquième étage. Laé profitait d’un jour de repos qu’elle méritait amplement : quatre mois auprès d’un patron exigeant et d’une cousine dont elle avait percé le masque sournois avaient été rudes. Comme elle était gentille et entretenait ses amitiés, elle avait décidé de rendre visite à Té qui habitait rue Foucault.

Une jeune fille échevelée au visage triste lui apparut dans l’entrebâillement. Dans des rondeurs qui avaient fondu, Laé reconnut quand même Té. Celle-ci la fit entrer d’un air contraint ; elle se dandinait, sans doute gênée de toute cette misère qui vous sautait à la figure le seuil franchi.

Té portait un T-shirt long qu’elle tiraillait en vain pour le faire parvenir à ses genoux, et des tennis avachies et délacées. Ça sentait le Nescafé, la sueur et le travail inutile. Le Dernier des Mohicans voisinait avec une histoire de l’Eglise anglicane ; Laé constata que tous les livres de Poche avaient disparu : les avait-elle vendus ? Elle ouvrait la bouche, mais le “comment vas-tu ?” mourut au bord de ses lèvres. Ce fut Té qui prononça la phrase.
– Fort bien ! répondit Laé qui retrouva immédiatement sa vigueur.

Après tout, c’était vrai qu’elle allait bien, que son train de vie avait changé, qu’elle avait oublié cet “assassinat de notre jeunesse”, formule qu’elle avait lue sous la plume d’un polémiste quelques mois plus tôt.

Té lui servit un Nes en lui avouant que, de son côté, ça n’allait pas bien fort mais qu’elle s’en tirerait. “Raconte-moi !” dit-elle, ses yeux s’allumant malgré tout de curiosité car, en septembre, Laé lui avait envoyé une carte de Montargis sur laquelle Té avait lu le beau nom de François-Arnaud Anglet. “Tu en as de la chance de bosser pour un homme comme lui !”

Laé commença à raconter, détournant les yeux quand son amie tirait trop sur son T-shirt, d’excitation ou de gêne.
– C’est un homme merveilleux ! Très consciencieux et très travailleur, beaucoup plus sérieux qu’on ne croirait quand on lit certains passages un peu… coquins de ses romans. Il m’a rassurée tout de suite, car je manquais d’expérience professionnelle et tout cela me terrifiait les premiers jours. Il m’a déclaré que j’étais là pour apprendre et qu’il prendrait son rôle de formateur à cœur et, en effet, il m’a beaucoup aidée. Il a été très patient même quand j’ai dû refaire plusieurs de ses chapitres… Il n’aime pas les ordinateurs, tu comprends. Je suis plus sûre de moi à présent et je sais que je lui suis très utile.
– Et ta cousine Cha ? Tu ne m’en parles pas…
– Oh, Cha !… Cha m’a déçue. Je ne devrais pas me plaindre car c’est grâce à elle que monsieur Anglet m’a embauchée, mais elle est très différente de ce que j’imaginais.
– Comment cela ?
– Elle ne semble jamais contente de me voir. On dirait, oui… On dirait qu’elle est jalouse ! Certes, monsieur Anglet passe beaucoup de temps avec moi, mais c’est pour le travail. Il passe autant de temps avec moi qu’avec elle.
– Où habitez-vous, toutes les deux ?
– Dans la maison de monsieur Anglet, répondit Laé, embarrassée. Elle est très grande, deux étages et plein de pièces, au bord d‘une jolie rivière, tu verrais ça… Mais je vais souvent chez maman, le week-end, ou à Paris comme aujourd’hui. Cha reste à Montargis, elle…

Laé prit un ton rêveur :
-… Oui, elle est peut-être jalouse. Je prends trop de place. Une fois, elle s’est moquée de moi, elle m’a dit que je prenais mes désirs professionnels pour des réalités et elle m’a traitée d’idiote. “Idiote congénitale”, ce sont ses mots exacts. Le lendemain, elle a été charmante comme si elle avait voulu effacer cet incident. Evidemment, depuis mon arrivée, monsieur Anglet doit me confier plus de responsabilités qu’à elle : c’est ce qu’il m’a laissé entendre… Mais je t’ennuie avec ces problèmes enfantins… Où en sont tes études ?

Laé avait reconnu, autour des sucres pour le Nescafé, le fin papier d’emballage de la fac où étudiait la jeune fille. Très atypique, Laé, invitée là-bas l’année passée par l’étudiante, avait cependant tout observé avidement.
– Je redouble ma deuxième année, dit Té rougissante.

Laé posa sur elle un regard grave et inquisiteur.
– Et ta famille ?… Tes parents, ton frère…
– Maman est malade, papa n’a pas retrouvé de travail. Lucien…, nous ne savons pas où il est en ce moment.

Elle bouchonnait le bas de son T-shirt de ses doigts sales ; sa bouche, qui avait su être pulpeuse, n’était plus que puérile dans ses tiraillements. Laé fut saisie par l’injustice du monde et soudain exaltée par la mission qui se présentait à elle. Arracher son amie malchanceuse au XVIe des chambres sordides, à des études cahotantes, à sa famille sinistre… L’emmener dans “la Venise du Gâtinais” pour se refaire une santé. Montargis possédait le charme suranné des grands-mères de bonne famille, les rivières et les canaux, la douceur nécessaire aux convalescences.

Té était désormais sous sa protection.

*

Laetitia Queneau “invita” Té chez François-Arnaud Anglet.
Cha fut stupéfaite de l’audace de sa cousine. Elle était à mille lieues de penser que Laé fût capable d’imposer la moindre volonté.
Au bout de trois jours prétendument “provisoires”, Cha rendit visite à la passagère dans une des chambres d’ami. Elles étaient toutes deux là, assises sur le lit de Té, Laé aidait cette dernière à choisir un chemisier parmi les siens. Cha se planta en face d’elles, l’allure intransigeante, mais ne s’adressa qu’à sa cousine :
– Quand as-tu fixé le départ de ta copine ?
– Demain, dit Laé, la voix neutre et les yeux ailleurs.
– Comme tu le disais hier ? Demain… Et demain, à mon avis, ce sera encore “demain”.
– Demain, répéta Laé d’un ton plus élevé en essayant courageusement de regarder la jeune fille.
– J’admire, pour une fois, ta détermination. Remarque, j’avais déjà eu l’occasion d’en tâter lors de ton coup de fil vantant tes talents de secrétaire.
– Ne me suis-je pas révélée une excellente secrétaire, Cha ?
– Oh !… excellente. Tu parviens à remplir un emploi du temps de façon étonnante. Mais là n’est pas la question. La question présente, c’est la date et l’heure du départ de mademoiselle Moreno. Je te rappelle que le train pour Paris est à 15 heures 10.
– Je suis prête à…, commença Thérésa Moreno.
– Halte ! Tais-toi, Té ! Tu ne bougeras pas tant que je n’aurai pas pris la décision. Cha, qu’en pense monsieur Anglet ? C’est à lui de jeter Té dehors, n’est-ce pas ?
– Ce n’est ni à lui ni à moi de jeter qui que ce soit dehors, ma petite. François-Arnaud ne veut pas d’une troisième invitée ici, je le sais, c’est tout !
– Arrête, Cha… qu’a-t-il “dit” exactement ? T’a-t-il demandé de me transmettre ce message ?
– Non, il n’a pas besoin de me les dire expressément pour que je comprenne ses désirs.
– Je pourrais te rétorquer le même type de sornettes, par exemple : Monsieur Anglet n’a pas besoin de me dire expressément que la présence de mon amie ne le dérange pas et qu’au contraire il est ravi d’une autre présence jeune dans cette maison.
– Tiens donc ! D’une autre présence féminine, c’est cela ?
– Je ne vois pas…
– Pauvre chou, bien sûr que tu ne vois pas ! Le jour où tu verras quelque chose, Montargis sera capitale de la France.
– Si tu savais comme je déteste le ton que tu prends avec moi !
– Calme-toi, cousine… N’oublie jamais, quelles que soient les circonstances que tu dois m’être reconnaissante.

Laé soupira et murmura :
– Je m’en souviens, Cha. Je ne t’en remercierais…
– Bien. Où est la valise de la demoiselle ? Je vais vous aider à la faire ; moi aussi j’ai deux ou trois bricoles à donner…

*

Rien n’était plus énigmatique et intéressant, pour François-Arnaud Anglet, que des sanglots de femme. Ce pour quoi une femme pleure n’est jamais ce pour quoi on pense qu’elle pleure. On croit qu’elle pleure parce qu’on la quitte, or elle pleure pour deux kilos en trop. On croit qu’elle pleure parce qu’on vient de lui balancer une vacherie bien sentie, or elle pleure pour une lettre reçue le matin même d’un autre amant… Les pleurs mystérieux des femmes excitaient l’écrivain, ranimaient en lui sa convoitise romanesque et son amour de l’intrigue. Quand, du couloir, il perçut les sanglots féminins, il s’immobilisa, déjà dans la position du chasseur. Qui était-ce ?… Pas Cha, qui serait allée pleurer au grenier ou en pleine forêt (la forêt n’était jamais loin à Montargis), loin des oreilles indiscrètes. Pas Laé, qui d’ailleurs ne devait jamais pleurer : une conscience intacte, une sérénité à toute épreuve. Alors, Té… La petite copine de sa secrétaire, arrivée pour deux jours en rasant les murs, une tête de belette affamée, avec des yeux pervenche et de jolis cheveux tirant sur le roux. Intéressant. Que se passait-il donc, quel était l’événement dont on ne l’avait pas tenu informé ? Juste cette porte à pousser et il saurait tout… La porte de l’invitée.

Cha et Laé s’affairaient autour d’une valise, sans échanger un regard ni un mot, visiblement en conflit. Curieux. Et la petite, le menton tremblant et les beaux yeux noyés, assise sur le lit, perdue. Elle pleurait. Spectacle fascinant.

Il fit irruption, conscient de la surprise qu’il provoquait.
– Qu’y a-t-il, mesdemoiselles ? On pleure dans ma maison sans que je sois le croque-mitaine ?

Laé sursauta, mais Cha se tourna lentement vers lui, très calme, le visage innocent.
– Nous aidons Té à empaqueter ses affaires, dit-elle.
– C’est ce que je vois… Vous avez peu de bagages, mademoiselle ?
– Très peu, murmura Té, la voix tremblante, le regard fixe.
– Pourquoi pleurez-vous ?
– Je… je ne sais pas. Parfois on ne sait pas pourquoi on pleure.
– Quelqu’un, dans cette maison, vous a-t-il mal parlé ?
– Non, monsieur.
– Quelqu’un vous a-t-il manqué de respect ?
– Non !
– Aurais-je été impoli sans m’en rendre compte ?
– Non. J’ai été très bien reçue. Et je vous ai à peine vu, monsieur Anglet.
– Vous vous comportez toujours comme un gentleman, assura Laé.

Cha leva les yeux au ciel, ce que vit l’écrivain. Piqué au vif, il s’échauffa.
– Je suis en effet un hôte parfait, en général, et c’est d’ailleurs pour cette raison que je vous demande, mademoiselle, de rester quelques jours de plus.
– Seigneur ! s’écria Cha.
– Merci, monsieur Anglet, dit Laé presque au même moment.
– Laé, persuadez votre cousine de rester…
– Mon amie.
– Votre “amie”, ah ! vraiment ?… Que votre “amie” reste et change de chambre si elle le veut…
– François, commença Cha d’un ton vibrant d’indignation…
– Nous apprécions beaucoup votre hospitalité, coupa Laé.

“Peut-on être aussi idiote ?” pensa Cha qui, en dépit d’elle-même, tendit une main secourable vers la nouvelle invitée.

Mais ce fut François-Arnaud qui vint s’asseoir près de la jeune fille et l’entoura de ses bras protecteurs.
– Allons, allons, ne pleurons plus… Cha n’est qu’impatience à l’idée d’ajouter quelques pommes de terre à son excellent gratin.

Cha fixa sur lui un regard interrogateur, puis ils échangèrent une de ces étincelles d’intelligence qui lui ôta le courage de protester plus avant. Oh ! et puis tant pis. Que la demoiselle reste en détresse. Au diable la naïveté de Laé et l’innocence de cette gamine…

*

Dans le couloir, il lui posa un doigt sur les lèvres.
– Qu’est-ce que ça peut te faire ? dit-il.
– J’ignore de quoi tu parles.
– Tu crois qu’elles couchent ensemble ?
– Bien sûr que non ! De plus, Laé ne doit même pas savoir que “ça” existe.
Il rit et elle ne put s’empêcher de joindre son rire au sien.


(Voir la suite Suite)

♦ Carzon Joëlle ♦

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