Troisième partie
CHAPITRE I – En forêt

Se soûler comme Cha. Raisonner comme Bruno. Consoler comme sa mère. Fouiner comme tous les policiers de France et de Navarre… Laé ne se sentait capable de rien. Elle était quoi ? Une petite jeune fille loin de chez elle qui joue les poids morts dans une enquête importante.

Honte à toi, Laetitia Queneau : tu n’es rien, tu ne sais rien, tu ne comprends rien. Lorsque tu rencontres ta cousine Cha dans les couloirs, elle a un sourire ironique. Elle a l’air de dire : “Alors, innocente, jusqu’à quand vas-tu trimbaler ta bonne conscience dans ce monde abominable ? Nous avons tous un rôle à jouer, et toi tu te contentes de glisser comme une bulle sur de l’eau.”

Laé se souvenait maintenant des mots, des mots précis de François-Arnaud Anglet qu’elle avait saisis sur son ordinateur. Chaque mot compte. Un roman n’est pas qu’une mer de mots, un amas confus et valdingueur de mots. Chaque mot signifie bien quelque chose… Laé rougissait maintenant de la honte de n’avoir rien compris. Elle avait aligné les mots d’Anglet comme les perles d’un collier en toc. Ah ! comme on avait bien dû rire d’elle derrière son dos !

Est-ce que Bruno avait ri ? RI !… Non, Bruno n’avait pas ri. Bruno l’aimait bien.

Dans sa chambre, la jeune fille avait serré son verre si fort qu’il s’était cassé en mille morceaux. Elle avait regardé, stupide, le sang sur sa main. Elle s’imaginait aller dans la famille de Thérésa et expliquer. Mais expliquer quoi ? Comment pourrait-elle expliquer à ses parents, à son frère, qu’elle avait emmené leur fille, leur sœur, dans la maison du croquemitaine, qu’elle l’avait abandonnée tout un week-end, qu’elle l’avait laissée mourir ?

Elle ne pouvait rester là ce matin, manger peut-être en compagnie de François-Arnaud Anglet… Tout à coup, elle avait pris son manteau et était sortie en courant. Elle avait couru vers la rue Dorée, avait longé l’église Sainte-Madeleine (le café des Glaces était encore fermé), avait traversé le canal de Briare sur le petit pont, avait enfilé le boulevard Paul-Baudin, toujours courant. Après, elle avait commencé à nettement ralentir et avait marché droit devant elle. Que Montargis était morne lorsqu’on s’éloignait du centre ville ! Elle s’était mise à pleurer.

Qu’était-elle ? Une petite secrétaire de rien dans un monde où l’on réclame des battants. Et des battantes. Etait-elle une battante ? Elle l’avait cru. Elle se revoyait téléphonant à sa cousine. Elle croyait alors à son avenir, elle avait confiance. Elle se disait qu’après un stage chez un grand écrivain, elle pourrait trouver n’importe quel poste à Paris.

Cha… Chantal Hautecœur, sa cousine. Ou sa presque-cousine. Une battante, elle. Une-qui-n’a-pas-froid-aux-yeux. La maîtresse de François-Arnaud Anglet. La… quoi ? de son amie Té. Qu’était-il arrivé à Té, à peine était-elle installée dans la maison de la rue du Four-Dieu ? Qu’aurait-il pu lui arriver à elle, Laetitia Queneau, si elle avait été moins naïve, plus … cynique ? Té avait-elle été cynique ? Non. Les cyniques ne meurent pas de cette façon.

Laetitia marcha, marcha… Réfléchit, réfléchit… Lorsqu’elle fut arrivée à la forêt, elle s’assit sur une bûche et se souvint des deux filles de quinze ans qu’elles avaient été, Cha et elle.

*

Cha avait éclaté de rire.

Laé : Pourquoi ris-tu ?
Cha : C’est ce que tu viens de dire ! Ah, ah ! Te marier et avoir des enfants, ah, ah ! quelle idée !
Laé (vexée) : Qu’y a-t-il de… bizarre à cela ? C’est tout à fait normal !
Cha : Ah, être “normale”, c’est tout ce à quoi tu penses ? Normale! Qu’est-ce qu’on en a à foutre de la normalité ? Tu trouves ce monde “normal”, toi ?
Laé : Je ne comprends pas ce que tu veux dire.
Cha : “Normal”, avec ces guerres, ces mômes qu’on maltraite dans toutes les parties du globe, avec toutes ces idioties qu’on nous enseigne et qui ne servent à rien, avec ta mère… et la mienne !
Laé : Qu’est-ce qu’elle a, ma mère ?
Cha : Elle est comme un cheveu sur la soupe du monde, ta mère ! Et la mienne, comme mère “normale”, on fait mieux !
Laé : Avec toi à élever, c’est pas facile !
Cha : Tiens ? Ma petite cousine réussirait-elle à avoir l’esprit critique ?… Et où tu vas le trouver, ton futur beau mari, quand tu es toujours fourrée dans les jupes de ta maman ?
Laé : D’ici là, je ne serai plus toujours avec maman. J’aurai un job et plein d’amis.
Cha : Ah ? Tu veux travailler… quand même ?
Laé : Ben, oui…
Cha : Tu seras quoi ? Caissière de supermarché, coiffeuse, secrétaire ?…
Laé : Je gagnerai bien ma vie. Tu ne me crois pas ?…
Cha (ricaneuse) : Comme tu fais des miracles en classe…
Laé : Et toi, tu ne veux pas te marier ?
Cha : Sûrement pas, espèce d’idiote !
Laé : Tu ne veux pas avoir d’enfants, un jour ?
Cha : Des aliens qui me sortiraient… du bide ? Tu rigoles !
Laé : Alors, tu seras pompier, avocate…, présidente de la République ?
Cha : Ben, cousine, laisse tomber l’ironie, tu veux ? Et pis…, pourquoi pas ? (Elle avait pris un air rêveur.) Je serai… poétesse !

Laé avait regardé Cha avec étonnement. Les sourcils noirs, les mâchoires serrées, l’adolescente ne ressemblait pas à l’idée qu’elle se faisait d’un poète. Un poète avait des boucles sur le front et une allure chic. Comme Lamartine. Ou alors il était beau comme Arthur Rimbaud.
Laé : J’te vois pas en poétesse. D’ailleurs, il n’y a que des poètes HOMMES.
Cha : Et Marceline Desbordes-Valmore, elle a écrit pour les chiens?
Laé : Tu es assez… démodée en fait… Tu n’aimes que la littérature.
Cha : Ouais… Et les bateaux. J’aime les bateaux aussi.
Laé : Tu n’as jamais fait que de la barque !
Cha : Qu’est-ce que tu en sais ? Nous n’habitons pas ensemble !

L’idée de sa cousine hors-normes sur un bateau avait plu à Laetitia.
Laé : Ouais, je t’imagine assez bien sur un voilier…
Cha (les yeux brillants) : Tu vois ! Je serai one day une barreuse. Je serai chef sur un bateau.
Laé (faisant la moue) : Mais pour acheter un bateau, il faut du fric. Est-ce que tu vas gagner du fric en écrivant des poèmes ?
Cha : Non, évidemment. Il faudra bien que je trouve autre chose avant… Je serai… maîtresse d’école, mécanicienne…, criminelle !
Laé : Tu tueras qui ?
Cha : Ça n’a aucune importance. Des péquenots… Ça sera juste en attendant…
Laé : Et tes poèmes, ils parleront de quoi ? De bateaux ?
Cha : Un poème, ça n’a l’air de rien… Mais pour être un bon poète, il faut avoir le sens de la mise en scène, savoir exactement où on met chaque mot. C’est comme des indices, les mots… Avec une grandiose mise en scène, tu fabriques un superbe poème.
Laé : Je ne voyais pas ça comme ça…
Cha : Et toi, cousine, où est ton ambition ? Seulement dans les lardons ? “Ambition” rime avec “lardons”, tiens, ah, ah !
Laé : Rigole, rigole… Tu riras peut-être moins quand tu seras sur ton bateau dans une tempête et que tu penseras à moi, à l’abri et bien au chaud dans MA maison, avec mon mari et mes enfants…

*

Déjà, petites filles, Laetitia et Chantal avaient une belle et forte idée de ce que serait leur avenir. Mais Laetitia Queneau ne s’était jamais, une seule fois, imaginée à la dérive dans une forêt inconnue de province.

Elle cessa de pleurer, réfléchit, se dit qu’après l’enquête elle ferait sa valise immédiatement et repartirait. Son séjour chez François-Arnaud Anglet ne lui avait pas servi à rien. Elle avait appris des choses, par exemple qu’on ne se fie pas bêtement aux apparences, qu’un homme peut en cacher un autre… Et elle avait appris, aussi, qu’on peut mourir à vingt ans. Qu’on peut mourir dans la violence, et dans la solitude. Il lui restait encore tant à apprendre.

*

Le jeune Fabre, accompagné du policier Pommier, la retrouvèrent en forêt, marchant dans la direction de leur voiture. C’était route de l’Abîme et on était mardi après-midi.


(Voir la suite Suite)

♦ Carzon Joëlle ♦

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