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XI – Travailler à Paris

Lucie vivait dans la capitale depuis quelques années : depuis qu’elle avait changé pour la seconde fois de travail.

Lorsqu’elle quittait un emploi, c’était sans coup d’éclat, sans paroles cinglantes. Elle le quittait, elle quittait ses collègues, son patron, avec sa douceur légendaire. Mais son regard était alors dur et lointain. Sa décision était prise. Rien, pas même la menace du chômage ou d’une révolution, n’aurait modifié quoi que ce fût. Lucie était capable de supporter beaucoup : la mauvaise humeur des chefs, la répétition des tâches, la promiscuité, l’ennui des heures, un salaire médiocre, mais il y avait une chose qu’elle ne pouvait vraiment pas supporter : qu’on doutât de son intelligence.

On pouvait l’accabler de travail, la payer mal, peu importait du moment qu’on était satisfait d’elle et qu’on semblait l’apprécier. Lucie était d’ailleurs très scrupuleuse et tenait à donner le meilleur d’elle-même. Un mot, un reproche, une légère critique et, dès le lendemain, elle envoyait sa lettre de démission.

Quand elle rencontra Pierre, elle travaillait pour son cinquième patron. Le matin, elle se levait sans hésiter, prenait son café, s’habillait, faisait sa toilette et se maquillait enfin avec un soin extrême. Elle tenait à plaire à ses collègues, elle tenait à leur approbation. Le reste, elle s’en moquait. Sa vie personnelle, ses opinions politiques, sa vision du monde, sa petite philosophie : rien, absolument rien, ne semblait correspondre à ce qu’ils vivaient, à ce qu’ils pensaient. Elle était différente d’eux au point de se sentir une espèce d’insecte bizarre que Dieu aurait posé là bien qu’il ne fût pas prévu pour la faune, la flore et le climat environnants. Tout était étrange, décalé. Ils marchaient sur la Terre, elle sur une autre planète. Elle avait eu cette impression partout où elle avait travaillé. Elle en ressentait tour à tour de la gêne, du chagrin, de l’angoisse, de l’orgueil. Oui, surtout de l’orgueil. Et il ne fallait pas que cet orgueil fût blessé. Rien de plus naturel.

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♦ Carzon Joëlle ©

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