I

Je revenais d’un long voyage à l’étranger, plutôt soulagée d’ailleurs qu’il fût fini, et très fatiguée. Ma mère m’accueillit selon son habitude : elle ouvrit la porte de l’appartement, me regarda sans mot longuement comme pour refaire connaissance avec moi, puis s’effaça pour me laisser le passage.

J’étais très chargée. Mes bagages encombraient le palier et je ne pouvais les rentrer tous en même temps. Elle ne fit pas un geste pour m’aider, s’écarta seulement un peu pour aller se poster plus loin, tout en continuant à me fixer, immobile et maussade. Je le répète : j’étais très fatiguée. D’habitude, en rentrant, je faisais à peine attention à elle ; il m’arrivait même de la bousculer dans ma distraction. Cette fois, son attitude hostile me choqua, me blessa, me fit presque monter les larmes aux yeux.

C’était tout de même ma mère. J’attendais d’elle un geste, une seule parole affectueuse… Mais rien de tout ça n’arriva. J’eus l’impression non pas de rentrer chez moi, mais de revenir quémander un pardon auprès de parents que j’aurais abandonnés et méprisés avant de claquer une porte. Cet appartement était à moi, j’y logeais ma mère, elle n’avait pas à me traiter de cette façon. Elle me devait tout. Les premières secondes de détresse passées, je sentis monter ma mauvaise humeur. Je rentrai un à un mes bagages, avec brusquerie, puis je fermai la porte de notre logement.

“Alors, dis-je, quoi de nouveau ?”

Elle ne prit même pas la peine de répondre et, après avoir considéré mes valises avec une espèce de mépris, elle rejoignit sa cuisine et s’y enferma.

J’aurais voulu lui crier quelque chose, lui manifester mon mécontentement, mais ma fatigue emporta tout : détresse, mauvaise humeur et colère. Je m’assis sur une de mes valises, voûtant mes épaules, pleurant presque d’épuisement. Quel voyage ! Quelle fatigue ! J’étais essoufflée d’avoir porté et déplacé tant de fois mes bagages, mon cœur me faisait mal. Je posai ma main sur ma poitrine, cherchant un soulagement. J’eus l’impression que toutes les médecines du monde ne pourraient plus jamais me faire de bien. Mes yeux douloureux devaient être rouges, de ce vilain rouge qu’on voit aux gens qui ont trop bu. L’idée seule de bouger m’était pénible.
J’aurais pu rester là jusqu’à la nuit.

Mais, une fois de plus, ma volonté fut maîtresse de la situation et m’obligea à agir. J’étais avant tout un être d’action et j’étais bien décidée, une fois de plus, bien qu’il n’y eût aucun témoin, à me le prouver. Portant mon sac à main et la plus légère de mes valises, je rejoignis ma chambre.

Je fus agressée par l’obscurité et l’odeur de renfermé. Ma mère n’en était pas coupable, je le savais bien, n’étant jamais prévenue de mes retours. Pourtant c’était toujours ainsi et j’en fus triste : personne n’avait préparé ma chambre pour m’accueillir, personne jamais ne m’attendait. Je posai ma valise et mon sac sur le seuil et traversai la pièce. Je toussai pour essayer de supprimer ma nausée. J’ouvris la fenêtre. Paris pénétra dans ma chambre.

J’allais retraverser la pièce pour aller chercher mes affaires quand quelque chose d’inhabituel me choqua et fit revenir ma colère : mon bureau, mon bureau si ordonné et propre d’habitude, mon bureau que je rangeais si soigneusement avant mes départs, était couvert de journaux et de poussière. Ce n’était pas tant le désordre qui me blessait que l’audace qu’on avait eu à toucher à mon bureau. Plus qu’une audace, c’était une insulte à mon métier, à moi-même. Ma mère seule avait pu faire ça. J’appelai :
“Maman !”

Elle savait pourtant, elle devait savoir, même si je ne lui en avais jamais rien dit, que toucher à ce bureau était interdit. Ce bureau était à moi.

Je ne réfléchis pas à ce que mon attitude pouvait avoir d’infantile. Je cherchais un prétexte pour oublier ma fatigue, l’indignation en était un.

“Maman !” répétai-je, ne la voyant pas arriver assez vite.

Elle consentit enfin à sortir de sa cuisine et s’approcha de moi qui attendais sur le seuil de ma chambre avec l’attitude d’un juge se réjouissant de la sentence qu’il va prononcer ; elle s’approcha lentement et comme à contrecœur.

Ma mère était petite et noire. Elle marchait comme on longe les murs, la tête baissée et le corps de travers, traînant péniblement ses savates. Je lui trouvai alors l’air mesquin et hypocrite. Évidemment ce n’était pas du tout ça. Cet air était celui des gens qui n’ont jamais su s’habituer à une autre langue que leur langue natale. Ma mère était espagnole.

“Qu’est-ce que c’est que tout ça ?” criai-je quand elle fut à ma hauteur, agitant un doigt accusateur vers le meuble encombré. “Tu sais pourtant, dis-je en ayant bien du mal à empêcher ma voix d’atteindre les aigus, que je ne peux supporter le fouillis sur mon bureau ! Et de quel droit pénètres-tu dans ma chambre, comme ça, à toute heure du jour ?”

J’étais injuste et stupide ; ma colère montait, justement parce que j’en avais conscience.

Ma mère répondit sans lever les yeux, bas et dans un très mauvais français, qu’un matin la concierge voulait jeter ces journaux, elle l’avait vue, qu’elle l’en avait empêché parce qu’elle savait mon goût prononcé pour la lecture des journaux ; elle avait pensé que cela pouvait me faire plaisir.

Ma colère disparut pour faire place à la honte. Je lui demandai de me pardonner ce ton que j’avais osé prendre, je lui dis que j’étais fatiguée, que mon voyage avait été long, que mon travail me causait beaucoup de soucis et qu’il ne fallait pas trop faire attention à mes accès d’humeur. Ma mère ne manifesta rien à ces aveux, elle se contenta de me tourner le dos quand ma tirade fut terminée et de regagner sa cuisine. Je pensai qu’elle aurait pu s’inquiéter de moi, me poser des questions, essayer de me réconforter, mais, comme d’habitude, rien…

J’allai voir quels étaient ces journaux. Le genre était exécrable naturellement.
C’était un mensuel qui avait disparu depuis quelque temps, on n’avait vraiment pas à s’en plaindre, une espèce de condensé d’événements politiques, de faits sociaux, de vies d’écrivains et de peintres. Le journal idiot par excellence, que tous les gens lisent en croyant apprendre beaucoup et en ayant une impression d’intelligence. C’est avec ça, je le savais très bien, qu’on fabrique les imbéciles. Je soupirai et me mis en devoir de m’occuper d’abord de mes déballages, avant de me débarrasser de ces journaux.

Mais les minutes passaient et je me contentais de fixer l’intérieur de mes valises sans toucher à rien. Accroupie près d’elles, je sentais le temps s’écouler sans comprendre. Tandis que la fatigue s’en allait au moins de mes épaules, mon mal revenait. Je songeais à tous ces souvenirs que je rapportais de mon voyage, à ce que j’avais refusé avant mon départ… et j’avais mal. Que faisais-je de ma vie ? N’étais-je pas tout simplement en train de la gâcher ?

A la fin, énervée de ne pouvoir faire un geste sans difficulté, je tournai le dos à mes bagages et allai m’asseoir à mon bureau. Je m’accoudai sur son miroir froid.
“Je n’ai rien, pensai-je. Je possède tout ce qu’il est possible de désirer, mais je n’ai rien.”
Un métier, des amis, pas mal d’argent, mon appartement parisien. Il devait pourtant y avoir un défaut. Je le connaissais. Mais à quoi bon maintenant ? Il était un peu tard pour me réveiller. J’avais tout cassé avant mon départ. Où, maintenant, trouverais-je quelqu’un comme Marc ? Je n’étais plus d’âge à me chercher des prétendants. A la rigueur, on pouvait m’accorder une nuit, une semaine, une rencontre de temps en temps ; je ne devais pas être plus exigeante.

J’étais encore jolie, encore attirante, mais il fallait compter sans les rides, sans certaines faiblesses du corps, sans ces cheveux qui vous trahissent. C’est la jeunesse qui est reine. Il faut être jeune, c’est la règle, sans jeunesse on ne vous offre plus rien. Je ne voulais pas imiter les gens de mon âge qui, intimidés par ce culte de la jeunesse, couraient après elle, se ridiculisant, se rendant malheureux. Ils se mouraient de vouloir rester jeunes. On les voyait s’épuiser à cette tâche infernale. Mentir aux autres et surtout à soi, mentir pour ne pas se sentir rejetés, exclus de ce qu’on appelle
“la vie”. Ces jeunes quadragénaires envahissent les villes et nous sourions à leur agitation sans s’apercevoir que nous serons semblables à eux, un jour ou l’autre.

Quelle tristesse ! Les rides que j’apercevais le matin dans mon miroir ne devaient pas me bouleverser ainsi. Il faut assumer son âge, je décidai d’assumer le mien.

Cela posait des problèmes et celui-là justement : comment supporter la solitude ? La solitude, je l’avais toujours connue. Quand j’étais petite et que ma mère devait me laisser seule dans notre chambre de misère. Elle travaillait pour nous deux, il le fallait bien. Plus tard quand, étudiante, je refusais de sortir avec les autres, ne pensant qu’à réussir mes examens. Là toujours, il le fallait. Plus tard encore, quand je bousculais mes camarades pour décrocher la plus haute place, arriver. J’étais seule, parce que la vie est faite de combats. Je me suis toujours battue, de toutes mes forces,
avec l’idée ridicule que, au bout, je n’aurais plus besoin de me battre. Je me trompais. On n’est jamais au bout de rien, on n’atteint jamais le sommet. Il n’y a pas de sommet, il faut toujours se battre. Il n’y a pas de fin, sauf la mort, mais ce n’est bien sûr pas pour elle qu’on veut arriver. J’étais seule, oui, mais je l’avais jusqu’à ce jour supporté assez bien. Cela me paraissait naturel.

Plus maintenant.

Non, plus maintenant. Maintenant, cette solitude que, dans un certains sens, j’avais choisie, cette solitude m’accablait et me surprenait. Je ne m’attendais pas à ce que brusquement elle me pesât tant, elle qui n’avait jamais rien pesé. Hier encore, j’avais pu m’en débarrasser et, trop fière de mon indépendance, je n’avais pas profité de l’occasion. Occasion perdue, occasion que je ne retrouverais jamais.

Trop tard. Assise à mon bureau, la tête dans mes mains, je me répétais ces deux mots inutiles : Trop tard.

II

Oserais-je décrocher mon téléphone, composer son numéro ? Et si, après tout, il n’était pas trop tard ? Je lui dirais n’importe quoi. Je lui dirais par exemple que, trop préoccupée de mon voyage, j’étais distraite le jour où je l’avais vu. Non. C’était odieux. Pourtant, il fallait lui téléphoner, il le fallait absolument. Je saurais m’expliquer au moment où j’entendrais sa voix. Je saurais lui demander pardon, le reprendre. Marc était un homme intelligent, il comprendrait que je n’étais pas dans un de mes bons jours, ce jour-là.

Ce jour-là… Non, comment avais-je pu refuser avec tant de négligence, négligence que je prenais pour de l’élégance ? Comment avais-je pu agir de la sorte avec un homme comme Marc ?

Il était assis en face de moi. Il m’avait accompagnée jusqu’à l’aéroport, très gentil et bien décidé à me parler une fois pour toutes. Quand il avait commencé, il était grave. Comment avais-je pu sourire ? Puis, plus légèrement, d’un ton presque taquin, il m’avait énoncé des faits sans grandeur : notre âge, qui nous rapprochait ; notre expérience, qui était comme une mutuelle complicité ; nos goûts, qui nous permettraient de passer ensemble des moments très agréables. En conclusion, avait-il dit en souriant, mais avec tendresse, ce n’était pas un mariage d’amour, même pas un mariage, mais simplement une fin, une solution sage. Il ne fallait pas que je m’effraie du mot “fin”, avait-il ajouté, cette fin étant plutôt en vérité le début d’une existence un peu plus normale, le début d’une nouvelle vie. Nous serions à la fois deux amants, deux complices et deux amis, avait-il dit, car nous nous connaissions si bien et nous étions si intelligents (quelle gentillesse moqueuse dans son sourire alors qu’il prononçait cela !) que cette union ne pouvait nous rendre qu’heureux.

Marc se trompait en me croyant intelligente. Il ne devait rien regretter aujourd’hui. Je l’avais détrompé en refusant.

Je ne lui téléphonerais pas. C’était impossible. On ne peut pas revenir en arrière, surtout sur une chose aussi grave. Marc était gentil, intelligent, chaleureux.
Je me souvenais maintenant de la façon dont il m’ouvrait la porte, de son sourire pour m’accueillir. Comment avais-je pu refuser ? Comment avais-je pu_ croire que j’étais capable d’assumer ma solitude jusque dans la vieillesse ?

A ce souvenir, je me sentis rougir. Mauvaise honte. J’étais orgueilleuse.
J’en souffrais. C’était peut-être pour cette raison que je ne téléphonerais pas à Marc.
Je ne voulais pas, je ne pouvais pas m’humilier à ce point. Plutôt m’habituer à cette solitude que supporter trois minutes d’entretien avec un homme qui m’avait peut-être méprisée.

Je décidai de ne pas téléphoner.

Il me fallut beaucoup de temps pour parvenir à cette conclusion négative. Un temps infini pendant lequel je tournai et retournai dans ma tête les arguments pour et les arguments contre. Temps gâché. Mais après tout, qu’avais-je fait d’autre depuis plus de quarante ans ?

Toutes ces heures perdues dans la cuisine sur mes cahiers d’écolier posés sur un coin de table que je partageais avec maman, puis dans ma chambre d’étudiante, puis dans les bureaux du journal, puis dans ces pays étrangers où je n’avais retenu qu’une chose : la violence est partout.

J’avais gâché quarante ans de ma vie et laissé échapper l’unique solution de bonheur qui était de m’oublier moi-même dans l’amour d’un autre.

La soirée était déjà bien avancée et j’étais seule, accoudée sur mon bureau et la tête dans mes mains. Marc avait disparu. Il ne me restait que mon métier et ce bureau. Après tout, j’aimais ce meuble. C’est là que je travaillais, que je lisais, que je méditais. J’aimais mon travail et j’étais, grâce à lui, souvent satisfaite de moi. C’était à mon bureau que je créais, prévoyais, entreprenais ; c’était à mon bureau que je me félicitais et mesurais le degré de mes résultats. Là, je pouvais aussi bien me remettre en question que me prouver mes raisons d’être satisfaite. Au journal, on m’admirait.
On m’admirait pour ma capacité de travail, mon acharnement, mon autorité. On m’admirait pour ma force de caractère.

J’ÉTAIS FORTE. Je décidai que ce soir encore je devais l’être. Mes collègues m’admiraient et je ne voyais pas pourquoi, tout à coup, ils auraient pu avoir tort.
J’avais atteint mon but en choisissant ce métier, en m’y faisant un nom. On m’enviait autant qu’on m’admirait. On me jalousait. Les gens qui travaillaient sous mes ordres me respectaient et désirer m’imiter. Le jour où je leur donnais des conseils, ils fondaient de reconnaissance car je leur prouvais ainsi mon estime. Je reconnaissais les bons et les mauvais éléments. Je n’hésitais jamais à me débarrasser des mauvais.
On me craignait. Jamais mes supérieurs n’avaient pu me faire de reproches. Ils avaient confiance en moi et savaient toujours où me trouver pour me demander mon aide. On était fier de moi. On ne pouvait que constater mon talent, mon savoir-faire et mon autorité.
J’étais forte.

Quand je levai la tête, je constatai l’obscurité. La nuit était tombée depuis mon arrivée. J’allumai ma lampe et allai verrouiller la porte. A tout prix, ne pas être dérangée. Enjambant mes affaires en vrac sur le sol, j’allai également tirer les lourds rideaux de ma fenêtre.

Ceci fait, je revins à mon bureau. Tout était fini. J’avais allumé la lampe, mais je ne croyais pas à la lumière. Il n’y aurait plus désormais que l’obscurité. L’amertume de mes sentiments me fit sourire. Je me sentis ridicule et un peu soulagée de pouvoir encore sourire. Admettre ou refuser mon échec était tout simplement inutile, il fallait vivre.

Machinalement, j’avançai ma main vers les journaux. Je n’avais pas faim. Je devais tuer le temps. Je savais que cette nuit-là, il ne serait pas question de sommeil.

J’en pris un au hasard et je le posai devant moi. Je l’ouvris et tournai les pages sans manifester le moindre intérêt, je n’avais aucune envie d’exercer mon esprit critique.

III

La page qui attira mon regard était bleue et noire. Un coup d’œil sur la page voisine me fit découvrir dans une courte légende que cette page représentait le tableau d’un peintre anglais célèbre. Elle indiquait le titre du tableau et sa date.
Je regardai à nouveau cette page, sans comprendre. Il n’y avait rien d’autre que du bleu et du noir, un peu de blanc aussi. Je finis tout de même par me rendre compte qu’il ne fallait pas regarder la page dans ce sens, mais dans l’autre. Distraitement, je mis le journal dans l’autre sens.

Entre le bleu et le noir, une bande mouvante écrasée par les deux couleurs arrivait à vivre un peu et à jeter ses fumées, ses taches, ses corps et ses longues traînées lourdes. Cette bande semblait s’étirer comme elle pouvait, vie indistincte entre deux mondes, qui tient discrètement à faire savoir sa présence par un peu de lumière. Des traits rouges, orange et gris, si peu marqués, si légers, se glissaient entre les autres, noirs et épais. A droite enfin, sous deux arbres immenses déchirés par le vent et la nuit, une grosse flaque jaune, soleil qui se serait égaré la veille et se serait allongé au bord de la rivière en attendant le matin.

Les deux arbres appartiennent au ciel de la même façon que les barges se confondent avec l’eau. Ce paysage étrange est-il à l’aube ou au crépuscule ? Cette rangée d’arbres si loin à l’horizon est-elle encore au monde aquatique au déjà à ce ciel écrasant ? Ce ciel paraît descendre vers la terre pour tout emporter. Un des deux arbres se penche de façon inquiétante, comme aspiré par sa puissance. Le gros nuage, qui est la seule rondeur de ce paysage où tout s’allonge, s’étire et s’aplatit, balade son apparence humaine comme un témoin indifférent. Indifférent à ce ciel fantastique sans doute, ce ciel où, par moments, apparaissent des traînées rouges, traces sanglantes de crimes commis dans un autre univers. Le ciel semble venir s’écraser sur ce coin d’Angleterre pour repartir ensuite après avoir tout emporté ou dévasté.
Il s’élance et écrase. Le calme de ce paysage n’est qu’un horrible mensonge, il faut se mettre dans le ciel pour s’en apercevoir.

La rivière aide le ciel à nous tromper. Son eau est là sous nos yeux, si calme, si noire, si profonde. Elle endort notre méfiance, nous attirant par son air paisible.
Les barges s’y reflètent, et les deux arbres aussi ; et à gauche, de longues herbes frivoles à côté d’un tronc coupé semblent danser pour mieux détourner notre inquiétude.

Inquiétude née de ce noir, ce bleu et ce sang mêlés ; inquiétude qui croit trouver sa raison d’être dans l’admiration de ce paysage. Il trahit. Tout trahit dans cette obscurité paisible. Mais cela ne me dérange guère. Je ne déteste pas qu’on veuille me tromper ; j’aime bien me défendre, me battre. D’ailleurs, la beauté du jour qui se lève ou du soir qui tombe a tout pour me faire oublier mes amertumes. Je ne demande rien d’autre que pénétrer dans ce paysage et m’y égarer.

IV

Je m’assis au bord de la rivière et regardai. Il faisait frais, presque froid. J’avais quitté mon lit très tôt ce matin, ne pouvant plus dormir et ne voulant pas réveiller Marc par mon absence d’immobilité. En Angleterre, il n’y a pas de volets aux fenêtres et la nuit ou le jour peuvent entrer et sortir comme ils veulent. Le jour se levait à peine. Je me sentais heureuse ce matin-là, si heureuse que je m’agitais un peu trop. Pour cette raison, je me levai. Un instant, j’observai le sommeil de Marc. Il dormait d’un air calme et appliqué, de la même façon qu’il vivait. Marc, Marc, je suis heureuse… Je le lui chuchotai et peut-être m’entendit-il dans son sommeil car j’eus l’impression de le voir sourire.
“Marc, je vais faire une promenade très tôt ce matin, je dois apaiser mon insomnie et ne pas déranger. Dans une heure ou deux, Marc, je serai revenue.”
Je m’habillai et, doucement, quittai notre chambre en refermant la porte.

Il faisait frais ce matin-là, presque froid. Je n’avais pas senti cette fraîcheur en venant jusqu’ici, car je marchais vite, courais presque. Mais maintenant, arrivée au bord de la rivière et me tenant debout près d’elle, je frissonnais.

Je m’assis sur la berge, sur la terre et l’herbe humides et plongeai mes yeux dans l’eau sans intention précise. C’est peut-être à ce moment-là que je commençai à méditer. Je méditai sur mon bonheur, sur cette vie que j’avais choisie avec toute mon intelligence, avec tout mon amour.
Tout à l’heure, en croyant l’eau bleue, je m’étais sans doute trompée : l’eau était noire, noire et profonde. Elle était trop obscure pour qu’on en voie le fond. Elle était même si obscure que les arbres avaient du mal à s’y refléter. Je craignis un instant de m’être trompée. N’avais-je pas pris la tombée de la nuit pour l’aube ? Ne nous étions-nous pas endormis, Marc et moi, un après-midi plutôt qu’un soir ?
Le paysage, de l’autre côté de la rivière, ressemblait à une invention, c’était un sortilège. Je n’aime guère ce qui est magique, j’aime ce qui se touche et ce qui se sent. Je baissai à nouveau mes yeux vers l’eau, dans l’eau, et je m’y perdis.
Quand je les relevai, trois personnages travaillaient de l’autre côté de la rivière et, près d’eux, une petite fumée bleue dansait. Trois êtres humains perdus dans une nature plate et désolée, trois êtres humains levés avant tout le monde (ou couchés après) et travaillant pour les autres. M’avaient-ils vue ou ne se préoccupaient-ils pas de moi ? Ils se hâtaient sans relever la tête et je me sentis tout à coup très seule.
Je déteste les histoires de sorcellerie, je n’y crois pas, je ne crois qu’aux histoires sérieuses, aux histoires qu’on peut vérifier, mais j’avais la désagréable impression de ne pas être là, de ne pas avoir été mise dans le paysage. J’étais pourtant bel et bien assise sur cette berge, regardant l’autre rive avec souci. Les trois hommes ne me voyaient pas…
Que faisaient-ils réellement ? Je les observais et commençais à être inquiète.
Ils avaient plus l’air de brigands que d’ouvriers. Que trafiquaient-ils ? Je voyais mal. C’était trop loin, trop flou. On aurait dit que l’un d’eux mettait quelque chose dans un sac. Et pourquoi près de la rivière ? Comptaient-ils s’enfuir dans les barges, disparaître à jamais de ce coin perdu ? J’étais inquiète, mais je n’avais pas peur. Il fallait traverser la rivière pour arriver jusqu’à moi et d’ailleurs, ils ne paraissaient pas avoir remarqué ma présence.
Le jour ne se levait pas. La nuit n’arrivait toujours pas. Tout semblait immobile, définitif. Tout était si loin de moi ; j’étais exclue, invisible. Pourquoi ces hommes ne m’avaient-ils pas remarquée ? Ils continuaient leur travail, l’un debout, les deux autres penchés, pliés en deux par leur tâche. J’avais froid et j’attendais. J’avais eu tort de venir ici vêtue si légèrement, j’avais si froid que je n’arrivais même plus à bouger. Mes yeux seuls vivaient, attirés par les deux arbres aux prises avec le vent, par le gros nuage blanc, par ce ciel immense et mouvant parsemé de traînées sanglantes. Puis, plus bas, les trois hommes figés dans leur oeuvre mystérieuse, la légère fumée bleue et ce soleil gonflé comme un ballon, abandonné et presque enterré dans une poussière rougeâtre. Ce soleil et la terre rouge faisaient un feu de la berge opposé, entre l’eau et les arbres. Plus bas encore et tout près de moi, la rivière noire et profonde, comme un gouffre.

V

Soudain, devant ce paysage immobile, je sens la terre sur laquelle je suis s’amollir sous moi. Stupéfaite, je n’ose bouger, croyant m’être trompée. Mais non, cette terre faite de boue et d’herbe écrasée glisse, s’effondre, s’entrouvre. Je veux m’enfuir, mais la boue retient mes pieds, les recouvre. La boue m’englue jusqu’aux chevilles. Je suis terrifiée, je me mets à crier. Mais mon regard immense ouvert sur l’autre rive ne voit rien qu’un paysage éternel, mort, occupé du seul combat de deux éléments de la nature : l’arbre et le vent. Le sol qui s’effondre sous moi en m’enfermant m’entraîne vers la rivière. Je veux me retourner, regarder derrière moi ce que j’ai quitté, mais je ne le peux même plus. Une puissance maléfique m’empêche de revenir ; je dois rester là, incapable de voir autre chose qu’un ciel violet et des eaux d’encre. Ô revenir, revenir ! Ne pas avoir laissé ce qui était à moi, ne pas avoir eu l’inconscience de croire que rien ne changerait avec mon absence !
J’agite mes bras en direction des hommes de l’autre rive, je les appelle, je hurle. Tout cela ne change rien à l’immobilité des couleurs, à l’impassibilité de ces hommes qui, toujours dans la même position, poursuivent une tâche immuable. Rien ne change que le niveau de boue autour de moi. Plus je crie ma détresse, plus j’essaie de me sauver, plus ce niveau monte. La boue et les eaux vont finir par se rejoindre, par se confondre. Je ne veux pas. Je ne veux pas mourir ainsi. Étouffée. Noyée.
Je ne veux pas mourir sous le regard indifférent des hommes. Oh ! aidez-moi, aidez-moi ! Qui viendra, qui finira par m’entendre ? Marc !

Marc doit dormir. A cette heure, il ne travaille pas encore. Il dort, la respiration régulière, sans cauchemar. Lorsqu’il se lève, il sait toujours ce qu’il a à faire. Il n’est pas comme moi, il me faut bien une demi-heure le matin pour retrouver mes esprits. Marc est réconfortant, parce qu’il sait.
Marc ! Marc, ne vas-tu pas t’éveiller et venir à mon secours ! Tu as peut-être enfin ouvert les yeux et tu t’es aperçu de mon absence. Tu sais où je suis. Tu t’es dit qu’il fallait venir me chercher, que seule je ne pouvais me battre contre les éléments.
Tu vas venir me chercher. Je t’attends. J’ai confiance.

Mais la boue et les eaux sont cette fois si étroitement mêlées que je ne peux plus ignorer que c’est fini, que je vais être engloutie. C’est le gouffre. Cette rivière au nom si joli mentait. Je ne songe pas à m’en étonner. Tous mentent. Seul, Marc ne mentait pas. Mais Marc n’existe plus. Je l’ai abandonné.

Comme personne ne vient et que j’ai un certain courage malgré ma désolation, je tente un dernier effort : je m’accroche aux herbes près du tronc coupé. Je crois m’accrocher à elles… En réalité, elles ont si peu de consistance que je ne les sens pas sous mes doigts.
Je glisse. Je ferme les yeux. J’ai de l’eau jusqu’à la poitrine, jusqu’au cou…
Mon corps entier est dans la rivière. J’ai disparu du paysage. Je suis enfouie dans le gouffre.

C’est étrange : je croyais que j’allais étouffer, avoir très mal, que ma mort allait être horrible, mais rien de tout cela n’arrive. Ma mort est extrêmement douce. Je la trouve même agréable. Je suis bien. J’ai chaud tout à coup. J’ouvre les yeux et, comme je m’y attendais, tout est obscur, opaque. Mais je marche. Je peux marcher et j’ai la sensation d’être très légère, très élégante. Je me laisse porter. Dans cette chaleur trouble et humide, je sens enfin venir ce que j’attendais depuis si longtemps : le repos, l’oubli.
Jamais plus je n’aurai besoin de me battre, de défier et commander pour pouvoir m’en sortir, gagner beaucoup d’argent, être écoutée. Je vais pouvoir me laisser aller. Une voix m’appelle, venue de très loin, une voix aux intonations étrangères, qu’il me semble bien reconnaître. J’ai entendu cette voix pendant très longtemps, trop longtemps, je dois l’oublier.
“Maria, Maria !”
Maria, c’est mon prénom. C’est mon prénom et ce ne l’est plus. Maria n’existe plus. Maria est morte dans les eaux du Stour. Maria a été engloutie dans un gouffre. Elle s’est défendue tout de même, parce qu’elle avait peur, parce qu’il faut toujours se défendre, ne serait-ce que pour préserver son amour propre. Mais quand le moment est arrivé, Maria a accepté. La voix qui m’appelle n’appelle déjà plus la vraie Maria. Maria est morte.

De loin, de très loin, à travers de multiples brumes, par-delà un grand désert, j’entends encore le bruit que font deux poings contre une porte fermée. Mais cela ne me concerne plus, ni ce champ de bataille familier de valises éventrées, de vêtements écartelés. Je suis étrangère à tout ça. Des futilités. Des niaiseries d’un autre temps.
Dans les profondeurs, j’ai atteint le sommet du dédain, de l’indifférence. Plus personne ne m’atteindra jamais. Je suis trop heureuse où je suis pour vouloir revenir.
L’image de Marc elle-même s’efface, s’en va. La voix elle aussi s’éteint et c’est le grand silence.

Les eaux du Stour conservent leur secret. Les eaux du Stour sont noires et profondes, traîtreusement endormies sous un ciel qui n’est là que pour elle. Les trois hommes sont condamnés à leur tâche mystérieuse à jamais. Et moi, prisonnière consentante de l’ensemble, j’oublie un monde d’horreur pour partir à la recherche de ce qui rend heureux, de ce qui fait que les hommes abandonnent tout esprit de révolte, toute envie de se battre et de survivre.
Laissez-moi m’enfouir plus profond encore dans les eaux du Stour, racheter ma vie inutile, oublier les voix des hommes. Qu’ils restent dans leur monde et qu’ils continuent à s’y battre et à s’y perdre. Il suffit pourtant de se laisser glisser, d’accepter et de disparaître, pour partir à la découverte d’un autre univers.

– FIN –

♦ Carzon Joëlle ♦

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