III – Les enfants

L’un des quartiers de la ville était sale, pourri. On y entassait des ordures au coin des rues. Des ruelles étroites s’enfonçaient entre les murs, s’y perdaient. Ici encore, les gens réussissaient à tricher. Avant les nouvelles lois, les couleurs des hommes s’étaient mélangées ; et, encore aujourd’hui, les enfants à peau sombre étaient nombreux. On y rencontrait des femmes volumineuses, des marchands de bibelots, des individus qui inspiraient une certaine méfiance et aiguillaient la curiosité. Maintenant, tout cela avait plus ou moins disparu, mais on en relevait encore des traces.

En arrivant dans ce quartier, Lucia remarqua sur un mur une inscription, un mot à demi effacé qui déployait encore ses lettres malhabiles : « Vive ». Vive ! Ce qui avait suivi ce mot importait peu. Le visage de la jeune fille s’illumina. Ce mot de joie, ce mot d’espoir, ce mot de défi, ce mot d’insolence éclatait encore sur un mur sale, et les années n’avaient pas réussi à le faire disparaître. Une lettre de plus et la vie crevait l’épaisseur et l’arrêt du temps. Une lettre de plus et c’était un immense vol d’oiseaux qui remplaçait le ciel. Vivre ! Le mot le plus court chantait, comme les étudiants des pays d’ordre chantent dans les caves lorsqu’ils ne se savent pas écoutés. L’autre mot suivait naturellement. Ô vive… ! Le pas de la jeune fille se fit plus léger au fur et à mesure qu’elle pénétrait plus avant entre les maisons noires. On n’ouvrait pas les fenêtres sur son passage, les portes restaient obstinément fermées ; et pourtant, Lucia sentait ici une peur moins sourde qu’ailleurs, une espèce de défi calme, sans haine, qui la surprenait et avivait sa curiosité.

Elle marcha quelque temps sans rencontrer personne : puis, au tournant d’une rue, elle vit trois gamins assis sur les marches d’une maison, l’air à la fois inactif et éveillé. Ils paraissaient se morfondre, mais leurs joues avaient un éclat insolent. Ils levèrent les yeux sur Lucia, sans contrainte.

Dans son enthousiasme, Lucia était belle. Sans songer à le cacher, ils la couvrirent d’un regard émerveillé. Parvenue à leur hauteur, elle s’arrêta. Ils ne s’enfuirent pas et continuèrent nonchalamment à la regarder.

« Vous semblez vous ennuyer, constata Lucia.
– On s’emmerde », répondit l’un d’eux sans se presser.

Lucia rit, rejetant ses cheveux en arrière, et ils admirèrent sans retenue la splendide chevelure.

« Vous n’êtes pas d’ici, reprit un autre.
– Je m’appelle Lucia. Je suis des bords du fleuve. Là-bas, le jour envahit tout et on ne peut se cacher. Là-bas, les enfants s’écartent du fleuve, car ils en ont peur, surtout quand les soldats font leur ronde et qu’ils rient. Les maisons sont moins hautes qu’ici et on les démolit pour mieux surveiller les rivages. Je suis venue pour vous rencontrer. Il faut me tutoyer.
– Tu viens faire quoi ?
– Je voudrais partir de la ville et emmener des gens avec moi. Je voudrais faire un grand voyage. Savez-vous ce qu’est un voyage ?
– On sait, quand même… Mais on n’est jamais partis d’ici.
– Je peux vous emmener. Je vous ferai savoir ce qu’est une plaine, une montagne, un ruisseau, un torrent. A vous, qui n’avez peut-être jamais pris que le chemin de l’école…
– On va pas à l’école, dit fièrement l’un d’eux, parce que les soldats y font des descentes.
– C’est sage.
– Non, on n’est pas sages, on est malins. »

Lucia rit encore. Son rire était étonnant pour les gamins, qui n’entendaient plus jamais rire. Son rire était jeune, fier, d’une insolence devenue inconnue de la part des adultes et qu’ils comprenaient spontanément. « Lucia… » Ils commençaient à prononcer son nom dans leur cœur. Puis le murmuraient : « Lucia… » C’était le début d’un enchantement. Elle leur demanda de se lever et ils la suivirent ; les rues vides bourdonnaient d’une vie cachée que les enfants racontaient à la jeune fille. Les secrets ôtaient leurs masques. Lucia s’emplissait patiemment de tout ce qui était nouveau. Le monde s’ouvrait à elle à travers les récits enfantins, comme il allait s’ouvrir réellement pour les enfants quand ils auraient quitté la ville. Travail patient et pourtant rapide. Le canevas de la jeune fille s’enrichissait de mille couleurs, au fur et à mesure qu’elle découvrait le quartier, et que d’autres enfants la suivaient. Terrés à l’intérieur de leurs maisons, les adultes ne voyaient pas leurs enfants s’en aller. Ils s’en allaient pourtant. Ils étaient les premiers compagnons de Lucia, les plus sauvages, les plus fidèles aussi. Jusqu’au bout du voyage elle les aurait près d’elle, leurs yeux pleins d’étoiles, leur cœur apprenant le jour et les courses folles à travers champs. Ils seraient les plus aimants, les plus gais quand il s’agirait de grimper aux arbres et de décrocher les fruits défendus. Longtemps Lucia penserait à eux avec le plus d’amour et le plus d’espoir. Lutins de l’espérance. Petits voyageurs pleins de curiosité tenace. Voyous du miracle.

Le quartier à demi infidèle s’était fermé derrière eux. Le reste de la ville, assoupi, s’ouvrait. Il fallait faire vite. Très vite. Les enfants étaient pressés de partir, de quitter la ville hantée de cafards ayant des visages d’homme. La rapidité qu’ils mettaient serait un bon signe pour marquer le début du voyage.

Venez, oh ! venez !… J’ai un cœur immense. Venez, je vous montrerai ce que vous n’avez jamais vu. Ce que vos parents sont en train d’oublier ou ont déjà oublié. Je vous montrerai la terre. Elle sent les chatoiements du ciel, elle reflète la forme des nuages, elle est accueillante sous les doigts comme le lit d’une maison riche qu’on offre à un mendiant. Je vous la donnerai. Elle nous appartient. Qui prétend le contraire ? Ceux qui nous l’ont retirée sont des voleurs et des assassins. N’ayez plus peur d’eux ; je vous emmène. Ce n’est pas seulement le pays qui s’ouvre, mais le ciel, mais la lumière, mais les bruits. Vous ne connaissez pas les mille nuances du bruit. J’apprends l’exaltation et vous, vous apprendrez le jeu. Enfants qui ne savaient plus jouer. Jadis, on aurait cru cela impossible. Ils l’ont rendu possible. Entendez-vous ? La ville est pleine de mensonges et de menaces, qui font un seul bruit : celui de l’enfer. Vous connaîtrez d’autres bruits : le gémissement d’un saule solitaire, la cascade, le crissement des cailloux sur la route, le sifflement du galet lancé dans la rivière, le chuchotement mouillé de l’herbe sous vos joues… Entendez… Déjà… Non ? Ils lèvent leurs petits visages souriants vers moi, puis se tournent vers les frontières de la ville, comme si elles aussi allaient leur raconter. Quoi ? Est-ce que je sais moi-même ce qui nous attend ? Je dois faire semblant de savoir. Pourquoi à moitié folle de quoi ? Je ne dois pas trembler. Ô vieillard, aide-moi à trouver les mots !

Et elle parlait ou pensait, parlait sans regarder les enfants, au-delà d’eux ; elle parlait comme si elle était en train de lire une histoire sur les murs gris. Une belle histoire. Un conte. Pas un conte pour les enfants, surtout pas. Un conte magique. Un conte où les fées n’auraient pas seulement des baguettes, mais aussi des doigts pour saisir, des mains pour frapper et des corps pour danser. Un conte où les princes et les princesses auraient le droit de parler et de désobéir aux puissances supérieures, un conte où ils seraient des enfants. Les murs de la ville étaient des livres immenses qui s’écartaient pour elle et faisaient voler leurs pages, la livrant au feu de son imagination, lui faisant développer son don de divination. Elle s’offrait au monde par l’intermédiaire de ses paroles. Elle s’ouvrait. Elle abandonnait ses hésitations et ses inquiétudes au vent, aux fumées de la ville. Le monde est grand. Le monde nous est donné, je me l’offre comme le premier cadeau de cette vie sinistre. J’apprends à me connaître en m’ouvrant au monde. La virginité face au bonheur est inacceptable. Etre heureux, une fois, comme un défi. Entre les deux portes de la vie, goûter à ce qu’on appelait « bonheur ». Pas le droit ? Qui a proféré cet énorme mensonge ? La vie est une épreuve. Non ! La vie malheureuse est à jeter aux chiens. Nous ne sommes pas des chiens, nous sommes des êtres grandioses, des êtres partagés et notre devoir est de trouver une fois, entre les deux portes, le droit de dire qu’on est heureux. Je me donne toutes les permissions. Je suis souveraine et j’emmène avec moi ces enfants. Ils seront mes maîtres. En vérité, ce seront eux qui m’emmèneront. Je ne veux pas savoir pourquoi nous partons, où nous allons. Les pas désobéissent à la volonté. Laissons-les désobéir. Laissons-les libres. Libres !

Que faut-il inscrire sur un mur fermé avant de quitter une ville ? Je me laisserai guider par le hasard. C’est le hasard, il faut bien le dire, qui guide la main du peintre et de l’écrivain. Un écrivain sait-il, avant de se mettre à son ouvrage, ce qu’il va écrire ? Certainement pas. Ce n’est pas sa volonté qui commande ; c’est la couleur du temps, la forme de sa fenêtre, le degré de lumière du jour, le sourire du soleil. C’est la minute qu’il choisit pour prendre sa plume. Tout se transforme suivant l’heure. Je ne sais pas encore ce qui va naître sous mes doigts avant notre départ.

Dans la ville, ceux qui dormaient ne savaient pas encore que des enfants allaient les quitter et qu’ils ne reviendraient sans doute pas. Inutile d’espérer leur retour et de préparer un repas pour les retrouvailles. Quand un enfant part, ses raisons sont assez solides pour empêcher son retour. Les maisons qu’ils allaient quitter ne se rouvriraient pas. Une ville sans enfants est une ville vieille et fatiguée, elle va mourir, elle est morte déjà quand je vous la décris. Les boutiques s’animent tristement de vieilles gens pour qui l’avenir n’évoque plus rien. Ceux-là n’ont pas su assez raconter leur passé pour permettre aux enfants d’imaginer un avenir. Comment peut-on rester vivre près de gens pour qui la seule espérance est une mort douce, à l’abri de toute souffrance ? La ville s’endort elle aussi et c’est comme cela qu’elle va mourir.

Avant de partir, avec des craies de toutes les couleurs, les enfants décidèrent de décorer les trottoirs et les murs de leur quartier hors-la-loi. Ils firent des dessins qu’avant ils n’auraient jamais osé imaginer. La présence de Lucia les stimulait, faisait renaître leurs dons de création. Un arbre courbé sous le poids des feuilles fit disparaître une façade. Des enfants couraient, débarrassés de leurs cartables ; passaient des portes, les mains libres. Une petite fille était accroupie au bord d’un égout et y cueillait, ô surprise, une fleur dont les couleurs étaient encore plus éclatantes que celles du soleil. Un gamin, qui avait quelque chose de Gavroche, se roulait insolemment sur un trottoir, ces enfants ne sachant pas ce qu’était l’herbe. Ils peignaient un rêve qui, touche par touche, prenait forme. C’était un rêve de prisonniers encore jeunes. Les murs n’étaient pas encore tout à fait des obstacles ; on pouvait leur tourner le dos ou les barbouiller, encore. Ils faisaient les deux. Ils le faisaient avec une joie désordonnée, vengeresse. Ils jetaient leurs insolences à la figure de cette ville vieille, cette ville sans légende et sans avenir. Des jours vont commencer, qui ne seront plus les jours de gens vieux et fatigués.

Enfin, Lucia décida de partir. Elle réunit les enfants autour d’elle et leur dit que peindre les murs était bien, mais qu’elle aurait voulu aussi y écrire quelque chose. Il n’y avait pas vraiment à inventer ; des lettres capitales, pendant longtemps, avaient grandi sur les murs des villes, annonçant et dénonçant, malhabiles et hautes comme des défis. Il n’y avait pas beaucoup à ajouter à ce qu’on avait dit alors, bien ou mal ; Lucia voulait seulement prouver qu’ils existaient encore.

Les villes jadis étaient magiques. Les murs disparaissaient et réapparaissaient, habillés et déshabillés par des affiches de toutes formes, de toutes couleurs. Ils souriaient ou désespéraient. Les passants, la plupart du temps indifférents à ces transformations, ne se rendaient pas compte à quel point une ville peut être belle lorsqu’elle joue et ment ainsi. On était à l’époque des mensonges, des menaces et des discours. Les murs reflétaient tout cela, suivaient les modes, obéissaient aux plus bavards.

Depuis on avait arraché les affiches, défait les couleurs, redonné aux murs leur teinte naturelle : le gris. Sur ce gris, la jeune fille peignit des lettres noires, très hautes, qui traversèrent à cloche-pied une étendue habituellement muette. Les enfants l’aidèrent de leur mieux, tirant la langue et riant à cette première audace qui commençait par la conquête d’un mur. Mais les enfants de ce temps n’ont plus le sens de l’orthographe ; ils oublièrent le « s » des deux mots qu’ils avaient choisi d’écrire, et on put lire ceci :

DES ESPOIR


(Voir la suite Suite)

♦ Carzon Joëlle ♦

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