Chapitre 1  partie 1

Florence s’attarde parfois sur le quai de cette gare. Charles est en ville. Il a confiance en elle et sait qu’elle le rejoindra vers midi au café des Platanes. Florence regarde les trains, les employés insouciants, le chef de gare paresseux. Quelques touristes affolés se renseignent, de grands étudiants blonds passent avec de volumineux sacs à dos. La jeune femme est debout, solitaire sur son quai ; un train s’arrête, elle n’y monte pas. Les gens disent au revoir, déjà ils sont partis, en pensée ils ne sont plus là. Le train disparaît sous le regard clair, sans vrai regret, de Florence.

Aucun train ne l’enlèverait plus. Elle appartenait maintenant à cette nature sauvage et prenante, à ce somptueux décor de chaque jour que Charles avait choisi pour elle et pour lui.

Ses pieds s’enfoncent sur le quai comme dans du goudron frais. Charles l’attend au café.

Les voyageurs s’en vont. Florence est seule face aux voies, la tête baissée au-dessus de ces rails obéissants au service des hommes.

Eliane l’attend à Paris, mais Paris n’est plus la ville heureuse, la ville-miracle. Florence lui a promis au téléphone, pourtant, de lui rendre visite. Toutes deux retrouveraient leurs conversations déchaînées, leurs confidences de gamines, leur chère vivacité. Tout est si calme ici, les collines derrière les rails, là-bas leur maison derrière les collines…

Paris n’est plus.

Paris a perdu son charme tonifiant. Paris l’a perdue, elle : Florence, un soir de février. Elle avait ce jour-là joué au détective et la menue détective s’était égarée dans les méandres de sa propre histoire. Elle avait alors repris le TGV pour la Provence et avait retrouvé Céans. Son enquête n’avait pas abouti. Romain Taniani se cachait dans Paris ou Paris le cachait.

La ville a effacé les traces de Romain. Florence a abandonné l’idée d’une vie luxueuse et luxuriante, agitée, un peu perverse, aventureuse. Eliane peut l’attendre… Paris est mort.

Ou le rêve d’un Paris accueillant et animé est mort.

De toute façon, à quoi bon s’attarder ? Si elle montait dans un train, si à nouveau elle parlait à un inconnu, s’amusait, trahissait, où cela la mènerait-il ?… A Paris ?

Florence tourne le dos à la gare. Le soleil, les floraisons et les rires des touristes embaument les rues paisibles de M.

Sa vie n’est plus que perpétuelles vacances. Son luxe se compose de l’unique nature. Un homme ne porte plus dans ses bagages un luxe mystérieux. Les souvenirs de Florence se décomposent doucement, comme une musique qui s’achève. Elle ne rencontrera pas Romain Taniani une autre fois.

A chaque fois, c’était si difficile de partir. “Tu ne reviendras pas”, disait Charles. Et en prononçant ces mots, les mots prenaient forme dans son esprit et il y croyait.

Elle éclatait de rire. Etait-ce un rire mécanique, le rire de la jolie petite automate qu’elle se surprenait à être ? “Naturellement que je ne reviendrai pas ! Qu’imagines-tu donc ? Revenir pour toi ?”

“Paris aux mille regards, disait-il alors d’un ton plein de mystère. Paris aux mille facettes, Paris-mensonge !”

Il reprenait ce ton de conteur qui, il le savait, la charmait toujours. Elle aimait l’entendre raconter une histoire, n’importe laquelle, que ce fût un conte de fées ou une anecdote de comptoir. Charles était un conteur né, il lui était aisé de réparer les fils cassés des récits…

– Florence, tu reviendras… ?

Il adoptait sa voix douce, regardait ailleurs, biaisait… Tu reviendras?… Points de suspension douloureux, négatifs, contre elle, contre elle seule. Le drame se bâtissait contre elle, contre elle seule. Le drame se bâtissait contre elle, en dehors d’elle. “Florence…” La voix n’était que murmures, et le train arrivait, le chef de gare piétinait mollement, Florence embrassait Charles avec une passion feinte, le cœur triste pour lui, cependant le petit train ne restait que deux minutes en gare, et voilà… “Le train à destination de Valence… !” Florence était dans le train à destination de Valence. Plus rien d’autre n’avait d’importance. Paris… Elle allait à Paris, retournerait à Paris plutôt, et Charles…

Oui, à chaque fois, c’était si difficile : Charles disant qu’elle ne reviendrait peut-être pas, et elle, hélas ! sachant pertinemment qu’elle reviendrait, qu’elle reviendrait dans ce “bled”, village immobile, pays lointain… Elle n’avait rien à faire là, rageait, se moquait bien de ces beaux paysages du Sud, de ces collines, de ce soleil tant vanté, de cette détestable chaleur, de ces rivières si pures, si pures que c’en était dégoûtant : torrents, filets d’eau maigrichons narguaient la Seine, son fleuve, les narguaient, elle et Paris. Elle n’avait fait qu’un avec Paris à une époque, et maintenant elle vivait dans le Sud ; elle s’était arrachée à Paris, avait bu la coupe amère.

Florence était tout juste installée dans le train, pleine d’un immense soulagement que Charles s’évanouissait déjà dans le doux oubli. Ce soir, il serait tout seul dans le lit, dans la grande maison, au milieu des rochers et du sable. Il aurait soif, boirait de la bière… Florence n’aimait pas avoir chaud et soif, à Paris on n’avait jamais soif, d’abord il faisait gris et froid, les brumes enveloppaient Notre-Dame, chères brumes ! La grisaille était soyeuse comme un tissu aristocratique, chère grisaille parisienne… ! Avec délices, se recroquevillant sur la banquette du train, Florence se voyait déjà vêtue d’une de ces robes ou jupes qu’elle ne mettait plus à la campagne, flottant, volant, dans le gris de la capitale. Elle quitterait ses pantalons troués, ses jeans toujours sales et trouverait sa trousse à maquillage, farderait ses yeux, sa bouche, reprendrait son rôle oublié de Parisienne, avec le bonheur d’une actrice qui remonte sur les planches après plusieurs années d’absence.

L’actrice Florence se glissait dans un manteau de voyageuse, se faufilait dans la moiteur de la fuite. Elle ferma les yeux, elle était déjà à Paris… Elle sourit, enchantée de l’existence des villes, du pétillement de la vie. Une de ses mains était posée sur son sac de voyage ; l’autre, légère, reposait sur la fenêtre. La vitre du train était le bienheureux rempart entre la réalité et son rêve.

Ce fut étrange. Malgré ses paupières closes, elle sentit un regard sur elle. Saisie d’une crainte soudaine, elle se força à “revenir” dans le train.

On la dévisageait. Elle songea aux deux yeux brûlants de Gogol, mais ne détourna pas la tête car la figure était intéressante, et Florence, qui aimait lire des romans et s’inventer des histoires, vit tout de suite le parti qu’elle pourrait tirer de ce visage. C’était un champ visuel qui s’offrait, une nouvelle expérience, tout un terrain d’histoires à défricher…


(Voir la suite Suite)

♦ Carzon Joëlle ♦

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