Chapitre 6 partie 2

Florence se blottit dans les couvertures. Elle essayait d’écarter de ses pensées toute amertume, voulait ne pas trembler et ne pas pleurer. Elle prenait conscience de la présence de Romain : il était là, dans sa maison, sous son toit. Romain, son amant, si intelligent et gai, ce “bandit”, cet inconnu… Elle sentait la chaleur de Charles contre son dos. Charles… Florence se recroquevilla sur elle-même. Elle ne faiblirait pas. Se raidir, être lucide : Romain était là, Taniani est là, Romain Taniani…

Elle ne se retourna pas vers Charles, il ne la prit pas dans ses bras… Charles, qui attendait.

*

Pendant trois jours consécutifs, Florence se rendit chez madame Changris, pour l’aider, disait-elle, à garder ses petits-enfants. Madame Changris n’avait jamais vu la jeune femme dans de si bonnes dispositions. Ravie, elle pensait que Florence, en désirant plaire aux gens de Bory, s’adaptait enfin. Le soir, la jeune femme rentrait et ne faisait aucun effort pour prendre part aux conversations des deux hommes au cours des dîners. Elle les haïssait l’un et l’autre et manifestait son hostilité, le visage tendu et obstinément fermé. Charles ne la touchait plus et n’osait même pas l’embrasser. Quand Romain essayait de croiser son regard, elle serrait sa mâchoire et détournait les yeux. Florence avait l’impression que la nuit l’envahissait tout entière. Les dieux l’avaient abandonnée, l’amour s’était retiré de son corps. Son esprit glissait doucement vers la dépression.

– Quand partez-vous ? demanda Charles à Taniani au matin du quatrième jour.

Ils étaient seuls.
– Dès que je peux. J’attends un coup de fil.
– D’un… “associé” ?
– D’un ami. Xavier. Florence le connaît.
– Pourquoi parlez-vous de Florence ? Nous n’avons pas à parler d’elle.
– Pourquoi pas ?
– C’est un accord tacite.
– Je l’ignorais.
– Vous n’avez pas à parler de Florence. C’est tabou.
– Je vois. Florence vous appartient.
– Non, ce n’est pas ça. Je ne tiens pas à parler d’elle avec vous. C’est tout. Florence est mon souci.
– Avec raison. Regardez-la et soyez soucieux.
– C’est votre… visite qui la rend malheureuse. Quand vous serez parti, plus rien ne paraîtra.
– Croyez-vous ! C’est ce que vous voulez : une vie lisse et sans tache…, sans trouble. Une eau non polluée, limpide. Florence, comme un ange féminin, une mécanique bien huilée.
– Je ne veux rien, ne prétends rien ! Je ne suis le prétendant d’aucun trône de pureté. De Florence, je n’exige rien. De vous, j’exige le départ.
– Ma disparition pour préserver Florence ? Mais vous ne la préservez pas ! Pauvre gosse ! Vous l’ennuyez, l’accablez d’une perpétuelle réprobation silencieuse, vous la tuez ! Sous votre acharnement à la condamner, elle s’étiole, elle décline. Elle va tout droit à une jolie déprime, parce qu’elle se croit inadaptée, parce que vous, Charles, la pensez inadaptée !

Presque terrifié, Charles regardait l’accusateur. Il sentit ses résolutions et sa bonne conscience faiblir.
– Me jugez-vous injuste avec elle, dit-il, sévère ? Je suis au contraire, je trouve, d’une tolérance à la limite de l’idiotie !
– Quel aveugle vous faites ! Vous, qui êtes la personnification de l’intolérance. Pour moi, vous êtes le type accompli du type en bonne santé, satisfait de soi, et totalement incompréhensif à l’égard de tout (humains et animaux) ce qui ne lui ressemble pas. Vous voudriez votre femme à votre image, le monde à votre image. Vous vous imaginez tolérant, “cool” et près de la nature. Eh bien, vous êtes dur, intransigeant et glacé ! J’ai, je le reconnais, une certaine admiration pour votre fermeté, mais cette “fermeté” empêche Florence de respirer et de vivre. Elle a besoin…
-… D’un bel inconnu. De vous.
– Oh ! je crois surtout qu’elle a besoin qu’on lui fasse confiance, que vous , par exemple, lui fassiez confiance. Moi, j’ai peu d’importance. Je passe, mon cher… Comme Florence, je m’adapte mal à la saine nature et à la bourgeoisie campagnarde. Je suis un inadapté des villes. N’oubliez jamais que votre femme vient de la ville. Elle n’aime guère les moutons et les mains pleines de terre des hommes rudes.
– Vous vous moquez…
– La moquerie est ma seule qualité. Sans elle, je serais un homme malsain.
– Vous l’êtes.
– Parole inutile. Les mots ne me font jamais mal. Ils me font rire. Disons que si je suis malsain, vous êtes très sain. Je préfère ma maladie à la vôtre. Et je voudrais vous rappelez que Florence est “malsaine”. Et cette faiblesse de sa part me touche, m’émeut. Vous vous imaginez (vous deux) que je n’aime pas Florence. C’est une erreur. Mais je vous pardonne volontiers. Mon caractère malsain n’est pas simple à percevoir.
– L’ironie, c’est facile.
– Le rôle de juge aussi. Il est plus malaisé d’être avocat que juge.
– Seriez-vous l’avocat de Flo ?
– J’ai couché avec elle.

Blême, Charles serra les poings.
– Si les regards tuaient…, dit Romain Taniani. Ne craignez rien. Je vais bientôt partir. C’est comme si j’étais déjà parti. Et, lorsque j’aurai disparu, vous pourrez faire de Florence ce que vous voulez : une loque humaine ou… une femme heureuse. Vous voyez : je ne suis pas si méchant! Je n’en reviens pas de mon indulgence.
– Je crois… que je ferai de Florence une femme heureuse.
– J’aurai vraiment servi à quelque chose, dit Taniani dans un ricanement, vous parlez maintenant au futur et non plus au passé. C’est bien de prendre conscience qu’une femme peut être imparfaite, et émouvoir et plaire parce qu’imparfaite.

*

– Je m’en vais, déclara le même soir Taniani à Florence.

Charles venait de sortir de la pièce. Elle caressa son chat sans un mot.
– Tu as de la peine et je suis triste que ce ne soit pas moi qui te fasse de la peine.

Elle essaya de sourire.
– Nous nous tutoyons ?

Il s’approcha d’elle et tira les oreilles de Domino.
– Tu es triste ! Je n’aime pas te voir triste.
– Ma vie est un fiasco, dit-elle.
– Allons donc ! Regarde ton chat : il t’aime. Ton… Charles t’aime…
– Et toi ?
– Moi aussi.

Et, après un silence, il souffla :
-… Quel aveu ! Te rends-tu compte ? Moi aussi je t’aime et je vais partir. Et demain je ne te verrai plus. Et demain tu regretteras de m’avoir haï. Tu le regretteras et tu seras encore plus triste. Ne sois pas triste… Veux-tu que je te supplie à genoux ?
– Non. Romain…?
– Oui ?
– Rien. A vrai dire, moi, je n’ai rien à te demander. C’est lamentable. Je n’ai même rien à demander à un homme…, à quelqu’un…, à quelqu’un que j’aurais pu aimer, que j’aurais pu aimer fort, tellement fort… Si : souviens-toi. Souviens-toi de moi.
– Bien sûr ! Et reste-t-il, murmura-t-il, beaucoup de temps à se souvenir ?…

Florence le regarda un long moment. Il se laissa regarder en silence.
– J’aurais tant voulu savoir, finit-elle par dire, qui tu es.
– Je suis Romain Taniani. Quelqu’un que tu aurais pu adorer.
– Ce nom est-il seulement ton vrai nom ?
– Le nom… quelle importance ! Tu as choisi d’appeler ton chat Domino. Il aurait pu avoir un tout autre nom. C’est ton chat, voilà tout. Il existe par ton regard. Il est aimé parce que tu l’aimes. Il vit parce que tu existes.
– Vis-tu parce que j’existe ?… Je ne comprends pas.
– Je suis différent suivant les gens qui m’observent. Pour Charles je suis un ennemi, pour Xavier un ami, pour toi un prince charmant mi-aimable mi-menaçant. Vous vous trompez tous… et vous ne vous trompez pas.
– Où vas-tu ?
– Où le devoir m’appelle, dit Taniani en souriant. Xavier m’a contacté. Je peux enfin quitter votre maison et vous abandonner à votre perplexité et à vos réflexions.
– Nous reverrons-nous ?

Il sourit encore et son beau sourire illumina l’espèce d’amertume qui se déchiffrait sur son visage.
– Qui sait ? dit-il.

*

Sur le seuil de Céans, Charles et Florence regardèrent Romain Taniani partir. Au milieu du chemin, le voyageur se retourna et agita la main. “Adieu”, murmura Florence. Charles leva le bras, ce qui étonna la jeune femme.

– Je réponds à son salut, dit Charles, lisant dans les yeux de sa compagne.
– Tu dois pourtant être content de son départ…
– J’en suis enchanté. Mais toi, comment te sens-tu ?
– Oh ! moi…, dit Florence.

Elle secoua la tête d’un air vague, à la fois défaitiste et insoumis. Désormais, elle ferait semblant de se moquer de tout.

Charles était sûr de ne jamais revoir Romain Taniani.


(Voir la suite Suite)

♦ Carzon Joëlle ♦

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