Chapitre 5 partie 1

Midi, place Fürstenberg. Deux clochards se chamaillent pour un banc. Un garçon sort de l’imprimerie, des yeux noisette, une barbe rousse, très mince. Il porte des jeans et un blouson qui a vécu. Il a l’air vif, on voit pourtant qu’il est déjà fatigué par sa matinée de travail. Ses yeux brillent, Florence reconnaît la brillance du hasch. C’est un employé de l’imprimerie, sans doute un manutentionnaire. Il est d’une jeunesse et d’une grâce sympathiques. Il jette un coup d’œil intéressé vers la silhouette blanche de la jeune femme. Si elle osait, elle lui sourirait.

Mais elle attend quelqu’un. Le petit employé disparaît en direction de l’église Saint-Germain-des-Prés, non sans lui avoir auparavant jeté une nouvelle œillade. D’autres travailleurs sortent de l’imprimerie. Ils vont déjeuner. Du magasin chic d’un coin de la place sort une femme chic vêtue d’un manteau chic, avec à son bras un panier bohème type “panier Jane Birkin”. La commerçante ferme soigneusement la porte de sa boutique. Des touristes allemands passent, des étudiants, deux ou trois poivrots du quartier… Le temps est plutôt beau pour un mois de novembre.
Dans sa jupe blanche et sa veste à poils longs et blancs, Florence ressemble à un poussin qui n’aurait pas jauni.

Les clochards sont devenus bons amis et se partagent à grand bruit une bouteille de rouge sur le même banc. Florence se blottit dans sa veste. Il est midi et quart. Elle a l’impression d’être une figurante dans un décor de théâtre. Quand, enfin, vont surgir les véritables héros de ce drame ? Quand va-t-elle enfin pouvoir sortir et aller boire un jus de fruits dans les coulisses avec les copains ? Déjà, Florence se met à détester la place Fürstenberg. Que fait-elle là, alors qu’elle pourrait être chez elle, préparant le repas, dans sa maison, au milieu des collines ? Eliane et Pierrot sont en Provence. Elle est seule à Paris, seule… Etrangère. Tous les passants ont une raison de se trouver sur cette place, sauf elle. Au fait, que serait la raison ? Ah ! oui : un homme a donné rendez-vous à une femme. Rendez-vous avec un inconnu.

*

Midi trente. Florence piétinait. Gare de Lyon… Il était une fois une jeune femme à qui il était arrivé semblable histoire dans une vie antérieure… Les clochards étaient partis. Deux Japonais égarés consultaient une carte. A Céans, Eliane, debout sur le seuil de la maison, devait avoir des angoisses en regardant l’horizon. Charles, bien sûr, était ailleurs.

Florence n’en voulait pas à Romain Taniani. Ils ne se connaissaient pas. Elle avait pris le risque. Il ne viendrait pas. Quelle importance ! C’était toujours une escapade à Paris de plus. Elle voguait dans un demi-sommeil. Elle se dit vaguement qu’elle patienterait jusqu’à une heure. Treize heures : c’était suffisant… Pas treize heures trente, elle ne ferait tout de même pas le pied de grue. Se prouver sa propre liberté… S’exalter de sa propre force ! Elle s’était obligée à la coquetterie… Charles, lui, n’avait nul besoin d’une coquette, il se satisfaisait de ses longs cheveux et de son visage lisse. Il l’aimait mieux ainsi.

Florence s’était habillée de blanc, de ses symboles, elle qui désignait du doigts les mariées. Et elle s’était déguisée en mariée, jeune vierge dégoulinante d’illusions et de fraîcheur de circonstance… !

Elle s’éloigna des lampadaires de la place, du banc des clochards, et s’en alla.

*

Elle n’avait pas faim et mangea près d’une statue et sous une horloge un petit pain au jambon. Le jambon avait le goût fade de l’automne. Le petit pain était mou, un peu écœurant. Les gens se pressaient. Florence n’avait plus l’habitude de cette hâte, de cet oubli de s’arrêter, de regarder.

Elle marcha dans les rues du quartier, s’émerveillant des cafés, des affiches de cinéma, des nouvelles boutiques : brillantes, éclatantes de propreté et regorgeant d’objets inutiles, de photos de stars de rock… Elle pénétra sans réelle envie dans l’une d’elles. On voyait là des cartes postales, des gommes en forme de cœur ou de personnages de Walt Disney, des taille-crayons à musique, des T-shirts trop amples, des chaussures exubérantes, comme naufragées de l’au-delà.


(Voir la suite Suite)

♦ Carzon Joëlle ♦

(vu 876 fois)
Contacter l'auteurContacter l'auteur (vous devez être inscrit et connecté)

Laisser un commentaire