Chapitre 3 partie 2

Eh bien oui, l’absence de nuages dans le Sud, et le chant des grillons ne pouvaient lui faire oublier les cris lancinants des mouettes dans les ports de Normandie.

Une ombre s’était glissée près d’elle. Elle en prit conscience et sursauta légèrement… Deux yeux noirs la regardaient. Deux yeux noirs. Implacables et souverains. Deux points sombres dans le ciel trop bleu et trop éclatant de Provence. Deux interrogations. Un regard qui la brûlait et lui rappelait avec force un souvenir, un événement trop proche qui malgré elle avait pénétré son inconscient.

– Salut !
– Bonjour, dit Florence d’une voix très douce. –Elle sortait d’un rêve pour entrer dans un autre.
– On plane ! se moqua-t-il. Vous souvenez-vous de moi au moins ?

Elle secoua sa nostalgie pour revenir à la réalité.
– Oui, naturellement, dit-elle, tentant d’adopter un ton tranchant. Vous m’avez plaquée de manière très incorrecte et très vulgaire à la Gare de Lyon il y a… quelques semaines.
– Ah ? Vous vous en étiez aperçue ?…

Il riait, tiraillant le revers de sa chemise avec insolence. On voyait les poils noirs de sa poitrine. Florence se détourna. Allait-il s’excuser, donner une explication, même maigre… ou simplement polie ?

– C’est charmant, ces arènes, n’est-ce pas ? L’endroit idéal pour un rendez-vous d’amoureux.

Non, il ne s’excusait pas, jouait à la personne rencontrant une voisine de camping au cœur de ses vacances. Elle décida de ne pas lâcher prise. Il était trop grossier et elle était plus tenace qu’on ne la croyait…

– Etes-vous à Salon-de-Provence pour suivre un stage de bonnes manières ? dit-elle d’une voix pointue et respectueuse.

Il rit de nouveau, puis, avec un bizarre revirement, prit un visage grave et lointain. Son regard s’assombrit encore, ses yeux devinrent tout petits. Cet homme lui fit penser à un fauve attendant une proie derrière un buisson.

– Je suis en voyage d’affaires.
– Bien sûr : un homme d’affaires ! Comment ne l’avais-je pas deviné ? Vous en avez l’allure et la présence d’esprit. Vous n’accordez pas votre confiance au premier venu et ne remettez vos documents qu’à des gens connus de vous depuis longtemps. Au fait… J’ai gardé votre valise noire.
– C’est gentil à vous. J’aurais préféré abandonner entre vos jolies mains… je ne sais pas… une écharpe par exemple.
– Délicieux… et original ! La presse de province semble être utile à l’homme d’affaires que vous êtes.
– La province du XIXè est morte. La province, c’est le Paris (et le « pari », si je puis me permettre ce jeu de mots), de demain.
– Vous n’allez pas le dire à Charles… qui est d’ailleurs avec moi et que je vais rejoindre de ce pas.
– Attendez !…

Il la rattrapa et lui pressa un bras en murmurant :

– Excusez-moi… pour la Gare de Lyon je veux dire.

Il eut un lumineux sourire. Les expressions de son visage changeaient d’un instant à l’autre, ces transformations étaient imprévisibles et inexplicables. Florence recommença à être fascinée.

– Ces excuses arrivent on ne peut plus à temps ! Mais je n’excuse rien du tout. La rancune est mon principal défaut… ou ma principale qualité, choisissez ! On pourrait quand même aller boire un coup sur la place… A moins que vous n’épiiez quelqu’un d’autre dans ces arènes… ou que cette idée ne vous plaise pas !
– Elle me plaît.
– Après, vous ferez ce qui vous chante. Vous irez acheter une carte postale… ou le journal.
– Non. Nous échangerons nos adresses et numéros de téléphone. Est-ce un projet trop vague ?

Florence pensa à Charles, à leur maison sous la colline, au téléphone dont la sonnerie était si rare (Eliane seule appelait chaque semaine), à leur existence solitaire dans les rochers et sous le ciel trop vaste. Elle soupira :

– Tout est si vague… Vous ou moi mourrons peut-être demain… ou même dans une heure.
– Quelle étrange réponse, Florence ! Je peux vous appeler Florence ? J’aime beaucoup ce prénom. Il me rappelle l’Italie.
– Je ne suis jamais allée en Italie, murmura la jeune femme. Mais il y a tant de choses que je n’ai jamais faites !

« Tant d’hommes à qui j’ai refusé de donner mon prénom ! » pensa-t-elle. Et elle pensa aussi, ignorant pourquoi, se demandant si cela lui donnait envie de rire ou de pleurer : « Tant de draps qui n’ont pas été salis ! »

Au café de la Fontaine, Florence s’assit en tirant sa jupe sur ses genoux. Romain Taniani l’observait.

– On croirait parfois que vous avez quinze ans.
– Les filles de quinze ans sont plus téméraires que moi, vous savez…
– Elles ont seulement « l’air » audacieux. Au fond d’elles-mêmes, elles tremblent.
– Quelle somme d’expériences !
– Vous vous méfiez de moi…
– Et pour cause !
– Ce n’est pas pour une pauvre valise perdue dans une gare que vous me faites la gueule… ?
– Je vous « fais la gueule » ? Ah bon !… Je croyais que nous étions en train de boire un Coca ensemble… Peut-être est-ce un effet d’optique.
– Vous êtes sur le qui-vive.
– Ce n’est que la deuxième fois que nous nous rencontrons !
– C’est « déjà » la deuxième fois que nous nous rencontrons ! J’ai l’impression de vous connaître depuis toujours.
– Et moi j’ai l’impression de nager en plein mystère. Vous êtes monsieur Personne et monsieur Tout-le-Monde. Etonnez-vous si je lambine à vous offrir ma tendresse et mon affection.
– Etes-vous coriace ! D’habitude, on me tombe dans les bras, sans mi-temps, sans préalable demande en mariage…

Elle consentit à sourire.
– Ne prenez pas cette peine : je suis déjà mariée.
– Vous êtes mariée à Charles ?
– Vous avez retenu son prénom…
– Vous l’avez prononcé. Vous parlez d’ailleurs de lui à tout propos : c’est très blessant.
– Je parle de lui car lui seul remplit mon existence en ce moment, admit Florence avec amertume.

Elle se tut. Il la laissa à ses songes. Il balançait une jambe, paraissant ne plus lui prêter attention.
Florence reprit, et c’était un effort :

– C’est vrai : je ne suis pas mariée, mais c’est comme si. Charles est tellement présent que j’oublie quelquefois que nous ne nous sommes rien promis, ni fidélité ni rien. Je suppose que je manque de fantaisie, d’imagination…
– Oh, non ! Elle se voit comme le nez au milieu de la figure, votre fantaisie. Elle est prête à jaillir. Votre imagination doit être… méchante et débridée.
– « Méchante » ? dit Florence, agacée par ce flirt, mais ne pouvant arrêter le dialogue.
– Charles est un « gentil », non… ? Je suis sûr que ce garçon est un gentil : équilibré, sain, content de son sort, content de sa petite copine, ou plutôt : voulant absolument être content d’elle et la modelant à son image. Il vous veut équilibré, saine, « gentille »…, n’est-ce pas ? Mais, au fond, vous n’en voulez pas de cette gentillesse pestilentielle, de cette vie ennuyeuse à hurler, et vous vous sentez méchante, très méchante… et vous voudriez tant que cette méchanceté explose… Non ? Il vous arrive même de vouloir tuer Charles.

Elle ne dit pas non. C’était si osé, si abracadabrant : elle ne pensa pas à protester. Comment, partis d’une conversation joyeuse, joueuse, un badinage, étaient-ils parvenus à cette violence, à cette sincérité qui n’existe qu’entre deux êtres se connaissant depuis des années ? Elle se contenta de le fixer, trop heurtée pour la moindre réplique.

– Peu importe Charles, conclut-il. Les « gentils » n’ont pas d’intérêt. Vous êtes pleine de fantaisie et de méchanceté. Je prends les deux.
– J’ai bien peur, prononça Florence d’une voix lente, embarrassée d’hésitations, que vous ne vous trompiez de personne. Je ne suis ni une comédienne, ni une coquette, ni un voyou, ni une révoltée. Hélas !
– Vous avez dit « hélas ».
– Je regrette la révolte, mais ne l’assume pas. Et puis, de toute façon, il ne s’agit pas de révolte. Je ne suis que réfractaire, l’ai toujours été, que ce soit face à Charles ou à quelqu’un d’autre…
– A moi.
– … Si vous voulez. Je suis réfractaire de naissance. Dans mon berceau, je refusais les peluches qu’on m’offrait parce que c’étaient mes parents qui les avaient choisies. A la fac, je singeais les profs et leurs cours. Je les rendais ridicules et les faisais passer pour des maniaques. A Paris, je riais des modes, et dès qu’une mode disparaissait, je m’empressais de la couvrir de louanges (je l’avais, bien sûr, descendue en flammes à son époque glorieuse). B.C.B.G. au temps des babas cool et baba cool ces dernières années : voilà le personnage. Très réactionnaire. Une « sale réac » !
– Ça me plaît, dit Romain Taniani avec simplicité.
– Mon pessimisme vous agrée ?
– Répétons-le, je prends tout, m’empare de tout. Je vous vole. J’aime voler.
– Etes-vous un brigand ?
– Oh ! un braconnier, un simple braconnier ! Mais jadis, si l’on étudie l’Histoire, on sait que le braconnage était puni de mort. Donc il y a des risques. J’adore le risque. Vous êtes un risque pour moi, une pochette surprise.
– Votre valise…
– C’est les mots « pochette surprise » qui…
– Oui. Votre valise…
– Au diable cette première rencontre ! C’est du passé. Vivez le présent, Florence, très fort.
– D’accord. Je veux au moins savoir qui vous êtes, quel est votre métier, si vous avez une famille…

Elle pensait à son amie Eliane. Eliane aussi était moqueuse et semblait ne vivre que le passage de l’instant, la minute légère et illusoire comme l’ombre d’une aile d’oiseau. Même dans sa solitude provinciale, elle se rappelait Eliane, Eliane si réelle, chaleureuse, envahissante… Florence désirait alors imiter sa chère Parisienne, avoir son assurance, son cran, sa fermeté.
Romain Taniani exhiba une carte de visite. Il lui fit penser à un magicien. Elle jeta avec indifférence un coup d’œil sur cette carte. Elle se sentait dans la position d’un détective qui sait pertinemment que l’individu qu’il interroge lui présente de faux papiers. Elle lut :
Romain TANIANI
Ingénieur-conseil
32 bis, rue du Maréchal De-Lattre-De-Tassigny
75017 Paris,
Et des numéros de téléphone et de fax.

– Et je ne suis pas marié, ajouta-t-il, provocateur, appuyant sur chaque syllabe.

« Il se paye ma tête ! » pensa Florence. Mais cela lui était égal. Elle vivait une aventure –ou était-ce encore une mésaventure comme à Paris ?-, s’amusait un peu, préférait écouter les supposés mensonges de cet homme en buvant un Coca Cola qu’imiter Edith Piaf dans la voiture de Charles.

– Vous êtes vraiment un homme d’affaires, déclara-t-elle. Il ne vous manque que la piscine au bord du lac de Côme. Remarquez, vous courtisez les Emma du Midi de la France, il y a un début à tout !
– Parce qu’on doit passer par le lac de Côme ?
– Don juanisme et réussite sociale ne marchent-ils pas de pair ?
– Faux ! Dans les grosses piscines ne nagent que de gros messieurs repus de pots-de-vin et de trahisons. Ils ont l’estomac acide et le cœur fermé. Je n’aurai jamais de villa avec piscine, car j’aime trop me déplacer. Un lieu me fatigue vite. J’ai besoin de me mouvoir, de changer…
– De changer de femme ?
– Je préfère Manon à Emma, dit Romain Taniani sans vraiment répondre.
– Désolée, murmura Florence en souriant. La sauvage que je suis n’a jamais détourné de source, je me contente de m’endormir au soleil. Si vous veniez chez moi, à Céans…
– C’est le nom du village ?
– … Le nom du lieu, disons… De la maison en tout cas… Si vous veniez, vous me trouveriez paressant sur ma marche, Domino dans mes bras, tous les deux ronronnant de concert… On ne m’appelle pas « la maîtresse de Céans » mais « la paresseuse de Céans » !
– Est-ce isolé ?
– Assez, oui…
– Un refuge…
– Refuge pour Charles, pas pour moi. Une simple maison. Une maison dans les pierres…
– Vous n’avez pas de voisins ?
– De voisins très proches, non. Mais nous avons des voisins, il ne faut pas exagérer !
– Pauvre petite enfant des villes !
– Ni pauvre ni petite. J’ai le temps de rêvasser, j’en profite un maximum. Charles m’entretient. Vous avez sous vos yeux une femme entretenue. La libre Manon est bien loin !
– Allez-vous me donner votre numéro de téléphone ?
– De Céans ? Oh ! je ne sais pas… C’est ennuyeux. Je vais souvent à Paris…
– Pas de problème pour Paris. Vous appelez. On vous précise si je suis là ou pas.
Mais pour Céans… Puis-je, moi, vous joindre à Céans ?

Charles, Charles… Il travaillait beaucoup, était rarement au logis… Elle se mit à désirer cet homme, là devant elle. C’était un désir soudain. Elle ne désirait jamais ; nul homme n’avait réussi, avec cette violence, à attirer son attention, à éveiller son cœur au plaisir de la séduction.


(Voir la suite Suite)

♦ Carzon Joëlle ♦

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