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Chapitre 2 partie 2

Ils avaient presque songé à prier. Un Parisien, prier ! Un Parisien ne prie pas, il combat. Eliane avait tout à coup compris qu’un jour elle mourrait, et peut-être pas dans un lit d’hôpital, mais en pleine rue, de façon absurde, un jour de débauches d’achats, un jour parisien, gris et gai comme un autre… Et elle avait pensé à Charles et Florence, à l’abri au milieu des pierres. Et des papillons et des fleurs aussi.

La coléreuse Eliane devenait poétique en parlant de la Mort. Elle, si animée, si pleine de vie chaude, humaine, aimait ses amis et n’avait nulle envie de mourir. Elle prenait beaucoup d’intérêt à la vie provinciale de Florence parce qu’elle voulait son amie vivante et passionnée ; il était hors de question que Flo s’endormît sur ses lauriers provinciaux.

Ce soir-là, Pierrot, toujours aimable et serviable, s’était apprêté à faire la vaisselle, mais la maîtresse de maison l’obligea à s’installer douillettement dans un fauteuil devant la télévision. Elle entraîna Florence.

*

– Toi, tu as quelque chose à me dire…

Des vagues d’excitation ondulaient sa belle voix.

-… Tu ne vas pas prétendre le contraire ! Allons, dis-moi…
Sa voix se faisait pressante, cajoleuse.

– Tu seras aussi déçue que moi.
Florence riait à demi, elle était déjà en train d’oublier sa mésaventure de la Gare de Lyon, toute à la joie de retrouver ses copains.
– Dis quand même. (Eliane avait un ton impérial.)
– Eh bien, dans le train, j’ai rencontré un homme.
– Beau ?
– Pas mal…
– Pas mal comment ? Pas mal « plus » ou pas mal « moins » ?
– Plus ! dit Florence, qui commençait à avoir le fou rire.
– Ah !… La suite…
– Nous avons entrepris un bavardage de salon.
– Intelligent ? Le mec, je veux dire…
– Oui, intelligent, avec un « plus ».
– Extra. Continue.
– D’allusions en confidences, nous arrivons à Paris et allons boire un pot.
– Vous ne pouvez déjà plus vous séparer !
– Si tu veux…
– Charles, dans les pâquerettes ! gloussa Eliane.
– Arrête tes conneries ! Pas de conclusion hâtive. Brusquement, le bellâtre me confie une valise, va soi-disant s’acheter un journal, et… fin de l’histoire ! Elle ne le revit jamais. « Brève rencontre » s’achève dans les pleurs avec la nana larguée, comme d’habitude.
– Pas d’amertume. Tu lui as donné ton adresse… ou notre numéro de téléphone.
– Non.
– S’il était marié ?
– Non.
– Son job ?
– Non.
Eliane leva les yeux vers le plafond.
– Seigneur dieu ! Bavarder, dit-elle. Séduire, dit-elle.
– Qui a parlé de séduction ?
– Toi.
– Non !
– Non, non, non… C’est tout ce que tu me baragouines !
– Ai-je prétendu que j’allais te raconter Paul et Virginie ? Non, j’avais prévu ta déception, ma chère.
– Je ne suis pas née de la dernière pluie ! Une femme ne rencontre pas un homme dans un train pour parler de la culture des œillets dans la région Rhône-Alpes, mais bien pour effeuiller la marguerite !
Florence s’abandonna alors à une hilarité si vive que les larmes lui montèrent aux yeux.
– Ris donc ! déclara Eliane, jouant à être vexée. Tu as encore perdu un temps précieux à bavasser au lieu d’agir, et perdu l’occasion de me raconter une histoire un peu excitante, ou sordide, ou tout ça à la fois. Je suis emplie de regret et de frustration.
– Je l’avais prévu…
– Elle l’avait prévu ! imita Eliane de manière grinçante.
Elle tapa du pied. Le sol de la cuisine protesta. On entendit Pierrot appelant de la salle à manger :
– Chut, trésor ! Le téléfilm est un polar…
– Avais-tu aussi prévu, reprit Eliane dans une espèce de grondement menaçant, que le Prince charmant te lèguerait une mystérieuse valise noire, hum ? Car elle est noire, cette valise, n’ai-je pas bien observé ?
Florence soupira.
– Quel est ce nouveau délire ? Tu vas trop au cinéma, ou tu ne rencontres pas assez, à ton goût, de clients romanesques dans ta boutique…
– L’as-tu explorée, cette valise ?
– Bien sûr que non ! admit Florence, avec un début d’irritation. Je n’avais qu’une hâte : arriver chez vous. Je ne sais même pas pourquoi j’ai gardé cette maudite valise. Je pensais à autre chose… J’étais troublée, je crois…
– Eh bien, c’est la serrure de la valise que nous allons « troubler », maintenant !
Je vais chercher les instruments de torture de Pierrot.
– Et si c’était une bombe ?
– Trop légère, dit Eliane-Je-Sais-Tout.
Florence suivit Eliane dans le petit couloir qui servait d’entrée, Eliane prit le bagage et elles allèrent dissimuler leur effraction dans la chambre d’amis.
A l’œuvre, Eliane énumérait à voix haute, comme un reporter qui narre le dernier hold-up dans le XVIIIè, leurs possibles découvertes :
– Des lingots d’or, des billets de banque, des colliers de diamants, un otage en menus morceaux, le compte rendu détaillé du dernier Conseil des Ministres, des affiches électorales d’extrême-droite pour les prochaines élections présidentielles, une copie du pacte américano-soviétique pour une tentative d’explosion nucléaire sur l’Ethiopie, les lettres compromettantes d’une dame richissime à son gigolo de Saint-Trop, des copies des lettres de B.B. à un industriel du Nord pour leur trafic commun de bébés phoques, les restes supposés du sac en crocodile découpée en lanières d’une vieille dame assassinée… sauvagement il y a deux mois dans sa chambre de bonne. C’était, pour France-Chose, Eliane Dupuis, envoyée spéciale rue Lepic.

Secouée par le fou rire, Florence avait totalement oublié Romain Taniani.

– Dépêche-toi ! Ça y est, on brûle… On va tout savoir… Les témoins du drame, sur les lieux, s’impatientent. L’angoisse monte. Jamais, à Montparnasse, l’opinion publique ne s’était manifestée de cette façon. Voyons… La serrure s’avoue vaincue, et…
Soigneusement rangés, des journaux de province s’empilaient, toutes sortes de journaux du Sud-Est de la France, plutôt anciens. Ils étaient datés, périmés, ils ne disaient rien que des banalités, étalaient consciencieusement le quotidien, les photos de classes et de joueurs de boule, ne montaient en épingle que les splendeurs variables de la météo. Florence fixa ce tas de papiers, extrêmement étonnée.

– J’ai toujours eu une passion pour les feuilles de chou de province, on y apprend, on y découvre tellement plus de secrets fracassants que dans la presse parisienne, dit Eliane avec froideur.


(Voir la suite Suite)

♦ Carzon Joëlle ♦

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