Chapitre 10

Florence avait retrouvé Domino tout simplement blotti entre les pages blanches des draps. Elle resta environ une heure sur son lit, contemplant les motifs fauniques et floraux d’une tenture de sa chambre.

Charles s’assit auprès d’elle en silence.

– Ce maudit animal m’a fait peur, dit Florence.
– Rien de grave.
– Oh, non ! Rien de grave, c’est certain. Qu’est-ce qui, vraiment, pourrait être grave ?
– Que l’un de nous deux meure.
– Tu prendras soin de mon chat si je meurs, dit la jeune femme en souriant.
– Tu es plus coriace que Domino.
– Veux tu dire plus solide ou plus accrochée à la vie ?
– Plus accrochée à la vie, je pense… Tu es une petite bestiole qui n’a l’air de rien, mais qui survit coûte que coûte.
– Une punaise, en quelque sorte…
– Tu plaisantes ?
– Je ne sais pas… Oui, sans doute. Je ne me prends pas pour une punaise.
– Pour l’instant, je m’excuse de médire sur ton jeune copain, mais la punaise c’est Xavier.
– Ne te fais aucun mauvais sang : il s’en ira.
– Je l’espère. En tout cas, je viens de le lui demander.
– Comment a-t-il réagi ?
– Il a fait semblant de s’en moquer. Il a sifflé quelques airs, fumé quelques cigarettes, plus que d’habitude. Florence, c’était mon devoir de l’en prier…
– Xavier est un enfant malade, dit Florence avec tristesse.
– Je ne suis pas médecin. J’ai assez de toi, de moi… Crois-moi : lui avoir demandé de partir ne me procure aucun remords.
– Tu n’as aucun remords à avoir.
– M’en voudras-tu ?
– Quelle espèce de fille serais-je si je t’en voulais, après tout…, après toutes ces mésaventures, ces attentes, ces… sortilèges ? J’ai été ensorcelée. Cette histoire n’avait pas de sens, j’étais ailleurs, dans un autre monde, un monde pervers, pourri.
– Ne renie pas ce que tu as adoré.
– Je n’ai rien adoré, Charles. Je n’adore rien. Jamais il ne m’est arrivé d’adorer quoi que ce soit. Je suis une tiède.

A ces mots, Charles ne put que la taquiner :
– Ah, oui ? Au contact de ta “tiédeur”, je deviens glaçon !
– Je croyais adorer Paris, continua-t-elle sans paraître avoir entendu, or je vis fort bien loin de Paris. Je croyais que, loin de ma ville, je cultiverais une désespérance très romantique. Je ne cultive que mon ennui. Je passe mon temps dans la cuisine ou les mains dans le linge.
Le pire est que cela ne me fait pas rager ! C’est très rigolo de trafiquer des recettes et de bâiller sous le soleil de Provence en s’étirant sur le seuil de sa maison… C’est très rigolo d’attendre son mec en se disant qu’on n’a rien de mieux à faire qu’à contempler les collines… Je croyais aimer l’amitié et l’amour, et je ne les aime qu’à distance, quand ça ne me concerne pas. De près, de très près, je louche, je défaillis. Je n’aime ni l’amitié ni l’amour ; je n’aime que leur aura, leur légende. Lorsqu’on parle d’amour, je me pâme, mais les actes d’amour me détruisent plus que n’auraient pu me détruire toutes les méchancetés, les croche-pieds qui m’ont fait trébucher le long de ma passionnante existence. Pour ces raisons, Charles, ces raisons qui, comme tu le vois, ne sont pas minces, je me juge tiède.
– Est-ce que je suis tiède parce que j’aime une tiède ?

La jeune femme rougit à la question de Charles. Elle se tut quelques secondes.
– Pardon, finit-elle par dire.

Charles ne semblant pas désireux de parler à nouveau, elle chuchota:
– Je suis certainement une “emmerdeuse”…

Puis :
-… Mais c’est peut-être très amusant d’aimer une emmerdeuse.

*

– Cet après-midi, je vais chez les Changris, des voisins, déclara Florence à Xavier. Nous devons nous dire au revoir maintenant.

Au grand chagrin de la jeune femme, le garçon eut soudain l’air accablé.
– Nous nous reverrons, murmura Florence d’une façon aussi consolatrice que possible.
– M’aimes-tu un peu ?
– Beaucoup
– Moi aussi, beaucoup. Tu es la seule…, tu as été la seule à ne pas me critiquer, à me… conseiller. Et j’ai horreur des conseils.
– Pourtant, je peux t’avouer que souvent, j’ai eu envie de…, pas de te donner des conseils, mais… de t’arrêter dans tes élans, de “t’arrêter”.
– Où ?
– Sur la route, un jour tu rencontreras quelqu’un, une femme, qui t’aidera à t’arrêter.
– Quelle route ? Je n’ai pas de route particulière. J’étais avec Romain. Il allait où il voulait. Je le suivais.
– Mais sans Romain ?
– Je n’ai pas de route. Ma route peut… zigzaguer, bifurquer, devenir une autoroute, un chemin de fer, de terre, un avion… Ma route peut être n’importe quoi, j’y serai seul. Je n’ai aucun projet…
– Et aucune morale.
– Qu’est-ce que c’est, être moral ? Etre comme toi (il ricana méchamment), ou comme Charles ?
– N’aimes-tu pas Charles ?
– Si, dit le jeune homme après un instant de réflexion, c’est quelqu’un de bien, Charles. C’est “quelqu’un”.
– Tu pourrais lui ressembler.
– Plutôt que ressembler à Taniani, hein ? demanda-t-il.

Il y avait un fort sarcasme dans sa voix.
– Non, dit Florence sèchement : plutôt que ressembler à ce que tu es aujourd’hui.
– Et qu’est-ce que je suis aujourd’hui, madame Florence ?
– Un être solitaire. Mon plus cher souhait serait que tu ne sois plus seul.
– Quoi ? Tu me voudrais ouvrier, ou domestique de ferme, une sorte de bouffeur de betteraves, chez un Charles, par exemple ?…
– Non, mille fois non ! Je pensais seulement à l’amour, à… la famille.
– La “famille” ! (Xavier crachait littéralement ce mot.) En as-tu une de famille, toi ? Tu n’es même pas mariée à ton Charles !
– J’aurai une famille, murmura Florence, tout bas.

Peut-être Xavier n’entendit-il pas.
– Pour ce que j’ai à en faire de la famille, ou plutôt : pour ce qu’elle a fait de moi ! Regarde-moi. Je suis un pur produit de la “famille”, avec plein de marmots morveux, un père, ah ! quel père, je me rappelle, et une putain de mère ! Je préfère traîner dans certains endroits, là où ça vaut le coup de traîner, où ça peut rapporter gros… Ai-je une gueule de smicard, une gueule de crève-la-faim, de crève-misère ?
– Tu as une gueule humaine, comme la mienne. Tu mérites mieux. Tu mérites un lieu que tu aimerais, et des gens qui te connaîtraient bien et qui sauraient te prouver ta valeur.
– La valeur sûre, pour moi, c’est ce que je peux fourrer dans mes poches. Voilà une valeur que je comprends. Ma “valeur” -tu le dis si joliment, et gentiment !-, c’est l’aiguille dans la botte de foin !

Il riait et Florence se souvint de ses paroles sur la vie ouvrière, sur ce qu’il avait vécu à l’usine, “avant”… Avant Romain Taniani, ses costumes blancs, ses hôtels de Neuilly et son luxe narquois.
– C’est cela, que t’a enseigné Taniani ?
– Il n’avait rien à enseigner, il n’avait pas de temps à perdre.

Florence frémit. Elle essaya d’imaginer Xavier dans une usine, avec un petit chez-soi douillet, une petite femme, des bébés joufflus, un peu rouges. Elle n’y parvint pas. Romain Taniani était mort, il avait été le patron de ce garçon sauvage et dégoûté qui disait avoir haï sa famille, son milieu, sa classe sociale, le travail, les syndicats… Xavier semblait n’avoir aimé et estimé qu’une personne : Taniani. Mais que lui avait apporté cet homme, l’avait-il protégé, soutenu, avait-il éprouvé pour lui ne serait-ce qu’un peu d’amitié ? Une nouvelle fois et une dernière fois, Florence eut pitié de Xavier, une immense pitié. Elle ne pouvait rien faire, rien conseiller ; elle ne pouvait que manifester sa sympathie, son désir de lui être agréable… et lui dire au revoir avec le maximum de chaleur.

– Bye ! dit-elle. Et j’espère que Marseille sera la caverne d’Ali-Baba… Sans les quarante voleurs. Et pense à nous quand tu seras riche.
– Je penserai à toi, Florence, jusqu’à l’heure de ma mort.

*

Dans la cour, Charles coupait du bois. Il était consciencieux et méthodique. Il achèverait son ouvrage, coûte que coûte, sans se préoccuper du monde. Florence partit vers le village. Puis ce fut le tour de Xavier qui grimpa derrière la maison, sur la colline. En s’éloignant, il fit un signe au maître du logis, un petit signe gai et dépourvu d’animosité. “Sans rancune”, se chuchota Charles.

Il travailla une ou deux heures, relevant rarement la tête. Un homme de la commune passa et dit bonjour, marchant vers son champ. Domino montra le bout de son nez cinq minutes et renifla les copeaux avec dédain. Puis le chat prit congé aussi et Charles se retrouva seul face à son bois et sa maison. Il pensait à Florence et une satisfaction pleine et étrange l’envahissait, une satisfaction qu’il n’avait pas ressentie depuis bien longtemps.
Charles leva les yeux.

Xavier descendait dans sa direction le pré en faisant des moulinets avec les bras. Pour la première fois, Charles se rendit compte que ce garçon pouvait être un adolescent semblable aux autres, insouciant, heureux, aimant courir et s’agiter comme un fou. La tristesse, la sévérité, le regard accablé de Xavier avaient miraculeusement disparu. Il arrivait vers son hôte à grandes enjambées, ivre de vitesse et des senteurs du printemps. Xavier aimait la nature, il aimait Charles et Florence, il aimait les hommes et ce sentiment tout neuf lui tournait la tête.

Un coup de feu éclata. Xavier s’arrêta en plein vol et porta une main à sa poitrine. Son regard s’agrandit, plus sous l’intense surprise que sous la souffrance. Charles comprit immédiatement et hurla.

– Couche-toi !

Mais le deuxième coup jaillit de la nature et Xavier tomba.

Charles courut à perdre haleine, les larmes aux yeux, psalmodiant : “Non, non, pas ça !”

Xavier reposait dans le grand pré vert, sous un ciel doux et tendre. Il semblait simplement avoir décidé de faire une pause avant de regagner la maison. Son visage était détendu, sa bouche molle et presque souriante. Il paraissait attendre Charles et être prêt à se relever dès que l’ami serait à ses côtés.

Mais Xavier ne se releva pas à l’arrivée de Charles. Xavier dormait, Xavier s’oubliait, Xavier abandonnait la lutte, désertait ; il avait été le petit soldat d’une cause sans doute débile, on avait tué le petit soldat… On avait tué le petit soldat obéissant et il dormait, il pouvait souffler, sous les cieux providentiels d’une nature amie. Et Charles, si fort de son cher athéisme, baissa pourtant ses paupières et murmura : “Que Dieu ait ton âme.” Puis il se mit à sangloter ; le ciel, le pré vert furent les seuls témoins ce jour-là de son chagrin.


(Voir la suite Suite)

♦ Carzon Joëlle ♦

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